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J’ai eu quelques difficultés à retrouver mon chemin dans les interminables couloirs. Gilles et mes amis m’attendaient sur les marches du portail d’entrée, manifestement impatients de recueillir mes impressions.
Je leur ai dit qu’elle ne m’avait pas reconnue. Je m’attendais à des questions sur le parloir, sur ce qu’elle m’avait évoqué de sa vie, mais ce qui leur importa, c’est justement qu’elle ne m’avait pas reconnue. Etonnés qu’elle se soit souvenue de mes frères, ils y trouvèrent des raisons plus ou moins biscornues. Je leur ai dit qu’elle commençait peut-être une maladie d’Alzheimer, mais ils affirmèrent qu’elle avait rejeté certains événements de sa jeunesse et que j’en faisais partie. On ne peut pas dire que cette idée m’était agréable. Je fus contente lorsque la voiture s’ébranla et s’éloignant des vénérables bâtiments, se dirigea vers le col de la Colombière.
La route à flanc de montagne sortait de la forêt agrippée à la pente pelée. Bernard assis du côté du précipice n’en menait pas large, mais Nelly concentrée conduisait en toute sécurité. Nous sommes parvenus au col encombré par une foule qui contrastait avec les rochers hiératiques et le désert environnants. Agglutinée autour d’une boutique de souvenirs, l’affluence ne parvenait cependant pas à domestiquer l’univers grandiose de la route partie à la conquête du ciel avant de basculer vers le Grand-Bornand.
La cousine me trottait dans la tête. Elle atteignait la fin de sa vie dans le dénuement et l’anonymat. Sa vie n’avait été qu’une succession de jours semblables, ponctués par les mêmes offices religieux, entourée des mêmes sœurs durant des décennies. Au milieu de ce paysage somptueux et immémorial, l’individu comptait peu, le temps des hommes semblait une goutte d’eau dans l’univers. Et je ressentis profondément que sa vie possédait une grande part de vérité.
Fin
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Elève brillante, elle avait commencé une licence de mathématiques. Reçue première de la région, elle avait annoncé à ses parents qu’elle voulait arrêter et faire des études d’infirmière. Dotée d’un fort tempérament, elle avait eu gain de cause. Après une ou deux années de pratique, elle était entrée au Carmel du Reposoir.
Etrange ! Ses parents habitaient près de chez nous et nous allions dans la même école. Nous avions passé de nombreux moments les uns chez les autres. Afin de lui permettre de me situer, après avoir évoqué sa sœur jumelle, je lui demandai des nouvelles de sa famille. Elle me parla longuement des uns et des autres avec précision. Elle n’avait donc pas perdu la tête ! J’essayai d’évoquer la mienne.
La sœur tourière et moi avons gravi toutes les deux un escalier de pierre, en haut duquel nous avons franchi une vaste porte de chêne fermée à clé. Encore quelques couloirs et elle m’introduisit dans une petite pièce dont le fond était fermé par une grille en fer forgé. Derrière la clôture je vis arriver ma cousine clopin clopant vêtue d’une robe de bure noire. Encadrant un visage émacié, quelques rares cheveux blancs dépassaient de sa coiffe de nonne. J’avais quitté une jeune fille athlétique et blonde, je retrouvais une vieille femme chenue.
Nous nous sommes donc dirigés vers le Mont Blanc. Son prisme grandiose semblait nous montrer le chemin. Après un café au soleil dans le village du Reposoir, et quelques virages dans la forêt, nous avons découvert le Carmel, solidement implanté au pied de la muraille des Aravis. Comme aspirés par l’étrangeté du lieu, nous avons commencé la visite du monastère, du moins celle du cloitre et de la chapelle, lieux austères sublimés par la prière et la méditation. Sur le côté du chœur, une grille séparait les laïcs des nonnes. En sortant, nous nous sommes arrêtés dans la boutique tenue par une sœur tourière.
Bernard et Nelly nous avaient proposé une visite du Carmel du Reposoir, à deux pas du col de la Colombière étape incontournable du Tour de France. Ils ne pouvaient pas savoir qu’une de mes cousines en avait définitivement franchi la porte plus de cinquante ans auparavant. A l’époque, nous étions assez proches. Je ne l’avais pas revue depuis. Elle vivait donc à 1500 m d’altitude, cloîtrée, à peu près sans contact avec le monde. Il y a longtemps déjà, sa sœur jumelle, m’avait raconté qu’elle avait frappé à la porte du Carmel, mais que la religieuse avait refusé de la voir du fait qu’elles s’étaient déjà rencontrées l’année précédente.