
Dimanche, premier tour des élections municipales. Nous avons inauguré le double vote, un bulletin pour la liste de notre arrondissement, Paris-Centre, l’autre pour la mairie centrale.
Cette fois-ci se joue un éventuel basculement de la politique municipale vers la droite qui défend une sécurité améliorée et une meilleure propreté. De son côté, alliée aux écologistes, la gauche en place depuis 27 ans promet des logements sociaux et davantage d’espaces verts. On verra bien, les Parisiens par tradition n’aiment pas les extrémismes. Une bonne chose dans notre monde rongé par les fanatismes.
Le matin, en rentrant des courses, Gilles m’avait évoqué une file d’attente sur le trottoir de la rue du Louvre. Il s’était étonné de sa longueur. Elle s’étirait sur plus de cent mètres, jusque dans la rue Coquillière. Il n’avait pas su me dire devant quel magasin. De quoi intriguer la badaude invétérée que je suis. Surtout quand il s’agit de femmes voilées. Sujet d’actualité en Iran et en Afghanistan ! En sortant du bureau de vote, nous avons fait un détour.
Presqu’en face de la fondation Pinault, un cortège de femmes couvertes de voiles islamistes de la tête aux pieds attendait sur le trottoir. J’ai traîné Gilles un peu à son corps défendant devant le parvis.
Je n’ai pas tout de suite reconnu la galerie d’art et ses pièces contemporaines toutes plus extravagantes les unes que les autres, toujours énormes, le plus souvent colorées. Les vitrages étaient occultés par de grands rideaux beiges. Devant l’un d’eux, deux mannequins trônaient, habillés de voiles et de longues robes, noire et beige clair. Avait-elle fermé ? Reconvertie en boutique éphémère comme on en voit de plus en plus ?
J’ai sorti mon mobile. Je cherchais la fonction photo. Pour je ne sais quelle raison, les icônes changent tout le temps de place sur mon écran. La logique numérique n’est pas la mienne. J’allais cadrer la scène, lorsqu’une femme d’une cinquantaine d’années, un peu épaisse en tenue islamique s’est approchée de moi :
— On ne filme pas, c’est interdit.
Elle portait un voile épais et sombre sur un bonnet noir qui lui serrait la tête jusqu’à mi-front, une sorte de carcan très éloigné du foulard rejeté sur l’épaule des reportages en Iran. Une tunique prenait le relais, de la taille jusqu’aux pieds. Elle me fixait avec de grands yeux sans maquillage et la certitude de son bon droit. Surprise, j’ai répondu de bonne foi :
— Je ne filme pas !
— Si, je vous ai vue, me répondit-elle en montrant mon mobile.
— Je cherche à prendre une photo.
À ce moment, derrière nous, un groupe de touristes s’est étonné :
— On ne se croirait pas en France.
La femme a rétorqué :
— On est en démocratie !
Et devant mon étonnement et mon recul d’occidentale à l’égard de tenues jugées aliénantes, elle a justifié l’événement :
— C’est un effet de mode !
Je lui ai dit :
— Soyons clairs ! Nous sommes en démocratie, vous pouvez vous habiller comme vous voulez, mais ne me dites pas que vos vêtements sont un effet de mode !
Elle me répondit après une seconde d’hésitation :
— Moi, non, ce n’est pas un effet de mode.
J’ai pris ma photo, tout en me demandant si je respectais le droit à l’image. Je me suis souvenue que j’avais déjà photographié des files devant des magasins éphémères. J’ai veillé, comme d’habitude, à ce que personne ne soit reconnaissable sur la photo qui accompagne cette chronique.
Hier, en descendant la rue du Louvre, j’ai vu que le magasin avait ouvert d’autres vitrines avec d’autres vêtements islamiques. L’effet en était assez luxueux. Magasin permanent ?
Étrange, en face de la fondation Pinault !… Deux mondes qui s’opposent ?




