
À peine sortis du train, après avoir grignoté dans leur jardin, nous nous sommes dirigés avec Éve et Emmanuel vers la MC2, la Maison de la Culture de Grenoble. Nous allions voir l’opéra de Purcell en version oratorio, notre cadeau de Noël. Le bâtiment contient trois salles, dont une grande salle de 1 028 places où nous avions déjà vu Othello et l’auditorium de 998 places. C’est vous dire l’importance de ce centre culturel de 22 000 m2 destiné au théâtre, à la musique et à la danse. L’auditorium était archi plein. Seul petit problème, l’ascenseur vers le troisième étage ne contenait que 8 personnes. Il a fallu monter à pied et j’étais fatiguée. Ce soir-là, je me suis rappelé combien la France était jeune à l’époque de Malraux.
À notre demande, Ève avait réservé des strapontins. Je n’aime pas trop me retrouver coincée au milieu d’une rangée, derrière un géant ou une chevelure ébouriffée, sans la possibilité de m’enfuir au cas où le spectacle ne me plairait pas ou que je suis prise d’une quinte de toux. La placeuse nous a proposé les derniers fauteuils restés libres, mais j’ai refusé. Et c’est agréablement installée tout en haut du grand amphithéâtre (l’acoustique y est meilleure), les jambes allongées et les bras dégagés, un charmant jeune étudiant solitaire à ma droite, ma famille autour de moi que j’ai pu assister et entendre une des plus belles musiques de mon existence.
C’est toujours un peu pareil avec la musique baroque. Après l’accord des instruments anciens, je me demande si je vais tenir le coup. J’ai patienté avec la crainte de crampes dans les doigts de pied. La scénographie était minimaliste, mais bien faite, une vingtaine de choristes, l’orchestre était composé d’une quinzaine d’instrumentistes et de quatre ou cinq solistes. Sont arrivées Didon la reine de Carthage et sa servante. Didon m’a un peu inquiétée jusqu’à ce que la servante d’une voix chaude nous entraîne dans les amours de sa maîtresse et d’Énée, prince envoyé par Troie pour conquérir Rome, en escale à Carthage. Amour impossible de son côté.
Je ne m’étalerai pas sur les détails, mais les derniers chants, le départ d’Enée et la mort de Didon étaient bouleversants. Superbe !
L’émotion qui m’a submergée n’avait rien de pathétique, mais c’était comme un rendez-vous avec le mystère des destins, ce mélange de joie et de souffrance qui tisse nos existences. Superbement chanté, joué, ce fut un triomphe.
Le lendemain, nous sommes allés au musée Hébert à côté de Grenoble, à la Tronche. Sous un ciel sans nuage, c’était comme si nous avions franchi les Alpes et que nous nous trouvions en Italie, me rapellant les jardins des palais Médicis autour de Florence. Un art de vivre incomparable. Hébert avait été un peintre reconnu de la deuxième moitié du 19e siècle, portraitiste, surtout de femmes. Elles trônaient dans de vastes cadres dorés, épaules nues, gorges offertes jusqu’aux tétons, dans des robes à la fois discrètes et luxueuses, un peu comme surgies des livres de Marcel Proust. Son épouse Gabrielle avait été une pionnière dans la photographie. L’exposition temporaire de ses tirages permettait avec des loupes de se promener dans l’univers de la bourgeoisie de cette époque.
Hébert avait dirigé par deux fois la villa Médicis à Rome. Nous avons retrouvé dans son jardin en Isère beaucoup de souvenirs, lorsque nous étions allés y voir un de mes camarades des Beaux-Arts lauréat du concours de Rome, il y a maintenant plus de cinquante ans. La très belle rénovation par le département de l’Isère donnait l’impression qu’on aurait pu croiser les propriétaires et leurs illustres invités à chaque coin de la maison, de la terrasse avec vue sur les Alpes et du jardin aux cèdres immenses.




