• Retour à Gex. La plage de Mies.

    Chronique du 22 au 29 septembre 2026

    Contraste. Nous avons retrouvé pour quelques jours la tranquillité à Tougin. Déjeuner au soleil, baignades au lac. Un peu frisquet en sortant. Nous avons retrouvé la nageuse qui nous a donné des nouvelles de la plage.

    Des lignes sont colorées sur l’herbe :

    — Un arrosage automatique va être installé, des conduites d’eau enterrées.

    En effet ! Des ronds sont dessinés tous les 5 mètres. Nous avons aperçu le stock de buses à l’entrée et des ronds de plastique gris d’environ 20 cm de diamètre.

    Ah ! Notre petite plage un peu sauvage et son arrosage mobile que nous évitons au gré du vent et des heures !

    — J’habite Mies. Des travaux très coûteux et ce n’était pas nécessaire. Avec nos impôts !

    Elle ajoute très vite :

    — Une commune très riche !

    Et elle montre la rive, ses villas luxueuses avec pontons particuliers, leurs pelouses impeccables que le lac vient lécher ou fouetter, fleuries, ponctuées de buissons taillés au centimètre près. Je lui dis :

    — Ils ne viennent pas sur la plage publique.

    — Bien sûr que non.

    Elle habite dans un appartement et bénéficie d’un jardin potager de la ville.

    — On ne nous demande pas notre avis !

    — Je croyais qu’en Suisse, la démocratie locale fonctionne à l’avantage de tous.

    Elle a haussé les épaules :

    — C’est comme partout !

    Nous ne la trouvions pas vraiment à plaindre. Elle l’a vaguement reconnu. Et elle a continué :

    — Demain, c’est le grand week-end du jeûne fédéral.

    Je connaissais l’existence de ce jour férié par Nernier. En Suisse protestante, depuis Calvin et peut-être même auparavant, les magasins fermés, les restaurants (autrefois) fermés, marquent la nécessité de faire des sacrifices, de se priver.

    Il me semble que dans mon enfance, c’était un jeudi de septembre. Il aurait aujourd’hui quelque peu glissé vers une coutume moins vertueuse, déplacé au lundi pour prolonger le week-end.

    En tous cas, la veille, dimanche dernier, après un bon repas au soleil dans le jardin, un café dans la fraîcheur du salon, nous sommes allés nager à Mies en deux voitures.

    D’habitude, nous sommes au plus une dizaine sur la plage, parfois même seuls. La veille un samedi pourtant nous n’étions qu’une poignée. Notre nageuse nous avait dit :

    — Dimanche, il ne devrait pas y avoir trop de monde, la saison avance et les gens seront partis pour profiter du jeûne fédéral.

    Le parking était plein. À peine passé le portail, nous avons eu la surprise de trouver sur la pelouse une sorte de village improvisé. Des familles avaient circonscrit de vastes espaces séparés le uns des autres par des paddles, des vélos et des cantines. Au centre, des tables de dix à vingt convives étaient protégées du soleil par des auvents de toiles montés sur des structures s’étendant sur des surfaces beaucoup plus vastes qu’un salon d’appartement ou même qu’un petit jardin. Des tartes salées et sucrées, des bouteilles d’eau, de jus de fruits d’eau, des nappes et des assiettes colorées, les verres brillaient. Et tout cela comme et même mieux que chez soi, le lac a dix mètres. 

    Tout autour des familles, des amis, confortablement assis sur des fauteuils pliants . Toutes générations confondues, du bébé les fesses à l’air jusqu’à l’aïeule en robe et chignon, des jeunes, des moins jeunes. Les hommes affairés autour de l’intendance, les femmes s’occupant des petits. Certains commençaient à recharger des remorques démontables. Tout cela tranquille et coloré, à discuter et à manger. Emmanuel fit la réflexion qu’il n’y avait pas grand monde dans l’eau.

    Parmi ses mini villages, une des maisons en toile célebrait un anniversaire, et des ballons colorés dansaient dans la brise.

    Le lac était un peu agité, je fus prise d’un léger malaise. Plutôt que de rentrer à petits pas vers la glissière, j’ai cru bon de remonter par la grève. J’avais oublié la maladresse de mon âge. Ève est venue m’extirper de là.

    Dans la voiture, après avoir quitté nos enfants qui continuaient sur Grenoble, je me suis sentie vexée. Puis j’ai reconnu qu’il fallait que je me fasse à l’idée que le temps des plongeons et des cabrioles est derrière moi.


  • Hindous à Paris. Atelier

    Le froid s’était installé, nous avions dit adieu à Tougin quand le soleil est revenu.

    Les billets étaient pris. Rendez-vous médicaux, théâtre et transport de céramiques nous attendaient à Paris. Nous pensions avoir dit adieu au Léman, mais un après-midi nous a retrouvés à nager dans une eau à 22 degrés, dans un lac lumineux. Nous avions dit adieu à la dame hyper bronzée, nous avions reçu pour un dernier apéritif Nick et Laura, Peter et Lisa (qui m’ont fait connaître Enricke), nous avions rangé la maison pour longtemps, les céramiques étaient cuites et emballées quand Gilles s’est aperçu qu’en fait nous pouvions revenir très vite.

    Partis samedi pour Paris, nous avons pris des billets de retour pour le mercredi suivant.

    Nous avons donc débarqué gare de Lyon en fin d’après-midi. Nous avons pris un taxi à cause des céramiques. La ville avait son air de fête, les piétons heureux déambulaient sur les trottoirs, s’attardaient sur les terrasses. L’appartement nous attendait, après le passage de Maria, les plantes avaient été bichonnées par monsieur Vallée. Julien et Thomas sont venus nous dire un petit bonjour en vélo dimanche.

    Tout serait pour le mieux, si mon cou ne me tarabustait depuis une semaine. Un petit truc à vous secouer le moral.

    Le retour en train fut un peu mouvementé. Le compartiment était pour moitié occupé par des hindous, familles et enfants qui se connaissaient et venaient de Genève. Un raffut d’enfer ! Il a fallu intervenir. Nous avons fait le rapprochement avec une importante fête cultuelle indienne sur le Champ de mars évoquée avec des photos par le groupe WhatSapp de l’avenue de La Motte-Picquet. Des hindous fêtaient l’inauguration d’un immense temple érigé aux portes de Paris. Le personnel féminin de la tour Eiffel avait été prié de ne pas se montrer durant la visite des religieux. À la suite de quoi, une grève l’avait fermée pendant deux jours. On s’était tous demandé ce qui avait pu passer par la tête de la direction d’accepter une demande pareille.

    Il se trouve qu’à la gare de Lyon nous avons vu sortir de plusieurs wagons d’autres groupes d’hindous. Tous, les enfants, les hommes, les femmes, le front peint d’un œil de Siva. Renseignement pris, il s’agirait d’un mouvement conservateur et ultra nationaliste dans le genre des évangélistes. Quand on sait l’influence de ces derniers dans l’élection de Trump et ce qui a suivi, il y a de quoi se poser des questions.

    Comment ne pas évoquer le spectacle de la nature abimée par la sécheresse, surtout le Morvan, d’habitude très vert, grillé, où plus un ruisseau ne coulait, de ses vaches avachies et amaigries sur des terres dénudées ? Un désastre !

    Et la surprise de voir que Paris n’avait apparemment pas souffert. Ses arbres encadraient d’une verdure intacte la place de la Bastille et le boulevard Beaumarchais, comme une sorte d’oasis.

    Rendez-vous médicaux pris il y a plus de six mois, à ne pas rater. Contrôle ophtalmo, dentiste…

     J’ai fait un tour à l’atelier pour y déposer les céramiques. Tout va bien !

    En sortant, j’ai vu Sophia dans la salle commune, le visage fatigué assise devant une table. Je lui ai demandé comment allaient ses filles, la dernière a six mois.

    — Elles vont bien ! Elles sont gardées par la nounou.

    Elle a ajouté en caressant son chat qui l’avait rejointe :

    — Je me repose avant de monter. Je reviens du travail en vélo.

    — Vous travailler près d’ici ?

    — Dans les jardins du Palais-Royal.

    Ébahie, je lui ai dit :

    — C’est loin. Je le sais, j’habite par là !

    — 20 minutes environ, ça va !

    Elle est cadre dans une entreprise de haute couture. Et j’ai pensé à ses journées exténuantes. Elle est aussi membre actif du conseil syndical de l’immeuble. Son chat s’est assis entre nous comme pour l’apaiser, un très beau chat, blanc, queue et oreilles tigrées de gris, yeux bleus.

    — Non, ce n’est pas un chat de race, c’est un chat de campagne. On me l’a donné sur une portée de quatre.

    Je l’ai laissée à sa tranquillité :

    — À bientôt, Sophia.

    Elle m’a répondu sans même pouvoir sourire :

    — À bientôt !


  • Fête des voisins

    Nous avons reculé notre départ de Gex de huit jours. Bien nous en a pris !

    Encore une canicule à Paris, ici un temps radieux, le lac est à 24 degrés. J’aime le mois de septembre. Les voiles de brume du matin laissent peu à peu la place à un soleil délicat. Sa lumière n’écrase plus. Elle distille sur les reliefs, sur les villages, sur l’eau, de multiples nuances, passant d’une variété de gris à des couleurs d’une finesse attendrissante. Chaque matin est une surprise. L’air est plus léger.

    Un mois qui sait aussi être froid, pluvieux, sombre et même sinistre, rarement. Pour le moment, nous savourons ce prolongement des beaux jours comme un cadeau du ciel, d’autant plus que cette année il a fallu composer avec les canicules. L’été a été fatigant, chacun s’est replié à l’intérieur, le jardin surchauffé n’était pas praticable,même pour des repas à l’ombre.

    Et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvés une trentaine autour de tables garnies de délicieux mets « faits maison » installées sous les arbres centenaires du « parc » devant le lavoir, à la croisée des routes. Ah, le vacherin à la framboise d’Emma !

    Ce matin, la plage de Mies était fermée, nous avons dû nous baigner sur la petite grève qui jouxte les villas ultra luxueuses avant Coppet. Je déteste les cailloux qui labourent les pieds. Gilles m’a prêté ses pantoufles de protection, mais l’eau trop chaude et le calme plat n’étaient pas très engageants. On annonce de l’orage en fin d’après-midi, une forte chute des températures dès demain. J’espère que le joran ne refroidira pas trop le lac et que nous aurons encore quelques belles matinées de nage

    Du coup, en retard sur mon clavier, je n’ai pas le temps de vous raconter la journée des voisins. Démarrée à midi, elle s’est poursuivie avec des aller et retour jusqu’à 21 h pour nous, 23 h pour d’autres. Toujours aussi et même plus encore exceptionnelle. La variété des convives, milieux sociaux, nationalités, métiers en font un charme incomparable. On en sort enrichis par les existences de tous.  

    Le Pays de Gex est sinistré par les coupes de Donald Trump dans l’humanitaire. La Croix-Rouge a licencié 2000 personnes, même chose à l’OMS. Beaucoup de maisons sont à vendre et ne trouvent pas d’acquéreurs.

    Vers 20 h, tout en entendant les uns et les autres converser, j’ai regardé le mont Blanc rosir, puis s’effacer dans les nuages légers qui léchaient son sommet pyramidal, et se glisser dans l’ombre. Ceux qui lui tournaient le dos, savouraient le coucher de soleil sur le Jura. Ses crêtes dessinaient leur mystère sur un fond de lumière.

    La semaine prochaine, Paris.

    D’ici là, rangement de maison, ultimes rencontres, de la nostalgie. Enricke est revenue de Hollande où elle a assisté sa mère dans ses derniers moments et installé son père dans sa nouvelle vie après plus de 70 ans de mariage. Elle a cuit une partie de mes modelages, je pourrai ainsi les rapporter à Paris afin de les émailler

    .

    La roue tourne…


  • Rouge-gorges

    À la suite de la canicule, des trombes d’eau sont tombées dans le Var et en Franche-Comté. Nous n’avons eu que de grosses draches venteuses, sans conséquences. Le soleil, désormais clément, nous accueille à chaque réveil. 9h, baignades vivifiantes, retour vers 10 heures, matinée de travail.

    Gilles a des ennuis avec son programme de grec, attaqué par des hackers (on se demande ce qui leur passe par la tête !). Il essaie de sauver ce qu’il peut.

    Caroline et Jean-Michel sont venus le week-end à Tougin, suivis de leur fille Camille et de son ami Luc (en vélo). Nous nous sommes retrouvés comme chaque année pour une bonne soirée autour de la table avec Agnès (ma nièce devenue suisse) et son ami (suisse) Raoul. Caroline avait cuisiné un gigantesque gratin de ravioles à la mozzarella et au basilic (du jardin de Jacqueline et Marcel). Tout a été englouti.

    Jean-Michel s’était cassé la malléole du péroné, la veille de leur départ pour un périple de deux mois à travers l’Europe. Ils devaient terminer à Oslo où la chorale de Caroline allait donner un concert. Elle s’y rendra cette semaine en avion.

    L’événement du début de la semaine a été la mort d’un oiseau, un rouge-gorge.

    En rentrant de la baignade, nous l’avons trouvé ventre en l’air contre le mur de l’entrée. Magnifique, gorge rouge-orange, corps d’un blanc immaculé, pattes et yeux d’un noir brillant, en bonne santé !

    Je me suis souvenu d’un article le décrivant comme le plus agressif de tous les passereaux, la terreur des jardins. Il pouvait avoir rencontré plus fort que lui, des rapaces chassent parfois les corneilles des arbres du square, mais on ne distinguait sur son corps aucune trace de blessures, aucune plume endommagée, pas de duvet ébouriffé. Que lui était-il donc arrivé ?

    J’ai mis du temps à comprendre. Il fallait revenir quelques années auparavant.

    Cet été là, Julien nous avait offert justement un rouge-gorge en bois provenant d’une réserve ornithologique du centre de la France. De taille réelle, il était si joli que je l’avais placé sur le bord de la fenêtre de la cuisine comme une continuité de la vie du jardin. La tête vers l’extérieur, comme prêt à s’envoler, il avait l’air vivant

    Par la suite, j’ai bien remarqué que quelques oiseaux du jardin s’y trompaient. On les voyait se précipiter dans la cuisine, faire de brusques volte-face et s’échapper comme s’ils étaient poursuivis par le diable. Un manège qui nous amusait.

    Je me suis aussi rappelé que parfois, quand la fenêtre était fermée, ils venaient se cogner contre la vitre y laissant un peu de duvet resté collé. Rien de bien méchant. Mais tout de même, je me suis rappelé un article d’ornithologue soutenant que les humains ne comprendraient rien aux oiseaux, tant qu’ils ignoreraient combien leur vie était difficile. L’énergie nécessaire pour voler, les batailles dans le ciel contre leurs semblables, contre les chasseurs, la menace des chats au sol.

    Pourtant quand je voyais les moineaux jouer dans la vigne vierge, se disputer, se courir après, je n’avais pas cette impression.

    Mais cette semaine, il a fallu que je me rende à l’évidence. Pendant notre baignade, pour défendre son territoire le rouge gorge en chair et en os s’était attaqué à l’oiseau en bois et s’était assommé contre la vitre. Il avait volé jusqu’au mur avant de mourir. À notre retour, nous avions rouvert la fenêtre sans rien remarquer.

    L’oiseau en bois avait tué l’oiseau en chair et en os.

    Je l’ai posé dans le jardin, seules les mouches se sont intéressées à lui et Gilles m’a dit :

    – Les chats les chassent et les mangent vivants, pas morts.


  • Henriette et Lionel Carburacoeur

    Henriette et Lionel sont rentrés de SaasFee où ils ont pu savourer la fraîcheur en altitude (1800 m) durant la canicule. Nous avons eu le plaisir de déjeuner ensemble au tennis club de Carouges, à côté de Genève (un succulent akkiri, un nom comme ça, de bœuf, de l’espadon pour Gilles…, merci Henriette). Nous avons évoqué les uns et les autres nos activités, et le futur anniversaire de Lionel, 90 ans. On s’apprête à le fêter dans la cathédrale Saint-Pierre de Genève. Quatre organistes venus de loin joueront ses œuvres durant deux jours, et si j’ai bien compris, les concerts seront accompagnés de réceptions.

    Lionel m’épate par son immense talent, bien sûr, mais aussi par sa forme physique. Après le repas, il se rendait au Creux de Gentod pour une après-midi d’expérience instrumentale, orgue et onde Martenot. Aussitôt le dessert avalé, il a appelé un taxi et malgré des problèmes de vue, il a couru d’un pas alerte vers la sortie comme s’il était déjà là-bas. Il vient de composer des lieds en allemand pour Henriette. Et pendant leur séjour à la montagne, il s’est amusé à composer quantité de grilles de mots croisés (il m’en a envoyé quelques-unes). Comme dit Henriette, « diable d’homme ».

    Après son départ, nous sommes restés attablés encore une bonne heure à parler de nos enfants et petits-enfants. Henriette en a un certain nombre, ils font des métiers intéressants. J’ai déjà parlé de Flavie. Elle revient d’Albanie où elle a travaillé dans le staff de la diplomatie helvétique. Sa formation : Science Po Paris après l’École hôtelière de Lausanne. Pierre, un autre petit-fils s’initie à la peinture murale, deux autres petites-filles sont médecins. Nous sommes rentrés à la voiture à petits pas, conscients de notre chance, de cette amitié qui a résisté au passage du temps. Carpe diem. Savourons nos vieux jours, pendant qu’il est encore temps.

    Dimanche, Gilles me propose d’aller faire un tour en voiture. Nous nous sommes dirigés vers Divonne avec le vague espoir de faire le tour du petit lac que nous avons déserté depuis qu’il a été envahi par les herbes et sa plage réduite.

    Nous n’avons pas reconnu l’esplanade. Des tentes d’exposition, blanches à toit pointu se succédaient sur le parking au point que nous ne savions plus où se trouvait le lac, ce qui était un peu angoissant. Un « événement » se terminait. Nous avons garé la voiture au milieu d’un grand nombre de voitures de course et dans un vacarme de circuit nous avons rejoint la foule qui se pressait le long des tentes.

    — Bonjour ! ai-je dit à un jeune homme dans un stand. Nous débarquons, qu’est-ce qu’il se passe ?

    On entendait pétarader tout autour du lac.

    — Vraiment, vous ne savez pas ?

    Nous nous sommes excusés.

    — C’est le Carburacoeur de cette année.

    — …

    — Un événement caritatif au profit des enfants atteints de cancer. À cette occasion tous les enfants qui en ont fait la demande, peuvent faire gratuitement le tour du lac dans un bolide, dans la voiture des plus grands et même être photographié avec eux, expliqua-t-il.

    Nous l’avons remercié et nous avons continué vers la zone de départ qui se trouvait près de l’entrée de la plage. Non loin, un immense écran de 10 mètres sur cinq se dressait sur un énorme camion noir. On entendait la sono :

    — Dépéchez-vous ! Encore quelques départs et c’est fini.

    En effet, on a vu quelques bolides les uns derrière les autres, mais plus d’enfants, des hommes comme passagers. Dans la foule on voyait beaucoup de petits garçon, vêtus comme leurs pères, de teeshirts noirs avec logo de marques de luxe. On sentait que tous vivaient l’instant avec ferveur. On sentait aussi une forte odeur de gaz d’échappement. Le bruit des moteurs qui de temps en temps émettaient des claquements secs m’ont rappelé les voitures d’autrefois.

    La foule était très majoritairement masculine. J’ai été étonnée de ne voir que peu de tatouages.

    Quand nous avons regagné la voiture, nous avons vu des petites filles sauter dans des structures gonflables. Tout semblait avoir été parfaitement organisé. Il est vrai que les stands arboraient des marques, comme Ferrari et Maserati.

    En rentrant, j’ai ouvert internet.

    25 000 participants, 394 baptêmes payants, 84 véhicules, 250 000 euros de bénéfice reversés à des associations.

    Oui, les bolides de couleur vive étaient magnifiques, les participants enthousiastes, mais je m’en suis sentie un peu étrangère, comme devant le foot. Les femmes, elles, ont tendance à se réunir en grand nombre autour des vedettes de la chanson comme Céline Dion.

    En rentrant dans la voiture j’ai pensé que les poissons et les oiseaux de ce lac d’habitude si tranquille, mettraient quelque temps à s’en remettre.


  • Etat du monde. La plage de Mies

    La troisième canicule a laissé la place à un temps plus frais. En Suisse les enfants sont rentrés à l’école et ce matin, la plage était vide, l’eau toujours aussi douce sous un soleil enfin bienfaisant.

    La canicule et la sécheresse de cet été ont ravagé des territoires entiers, brûlant forêts et maisons, un village dans les Landes. La récolte des agriculteurs est réduite à rien, le bétail a été décimé. Des élevages entiers de volailles ont péri. Même la Grande-Bretagne, la Belgique ou l’Allemagne ont vu brûler des forêts. La terre restitue l’énergie fossile dépensée sans limite par les êtres humains.

    Les conséquences sont loin d’être évaluées, on nous promet pire pour les années à venir.

    Est-ce lié ? Il semble qu’avec l’émergence d’un électorat déboussolé, les gouvernements perdent tout respect du vivant, au profit du plus fort, du plus rusé. Donald Trump, président de la plus grande démocratie du monde, a muselé la presse et l’opposition. Il fonctionne par la menace, la suppression d’organismes modérateurs et par l’incompétence. Guerre déclarée contre l’Iran, sans l’aval du Congrès. Il nomme victoire la perte du détroit d’Ormuz et le déversement des trois quarts de ses munitions.

    De son côté Wladimir Poutine isolé dans son bunker, cramponné à son idée fixe de grande Russie s’acharne sur l’Ukraine, lui aussi dans l’indifférence totale du quotidien d’un peuple qu’il dirige par la peur et la corruption.

    Le plus étonnant est que partout dans le monde l’autorité sans frein et l’incompétence font recette. Une sorte de suicide collectif, comme si personne n’avait rien à perdre.

    En écrivant ses mots j’ai l’impression de tristement me répéter.

    La troisième canicule a laissé la place à un temps plus frais, en Suisse les enfants sont rentrés à l’école et ce matin, la plage était vide sous un soleil moins implacable, une eau idéale.

    Oui, la vie peut être belle. Ce n’est pas toujours facile, mais c’est justement pour ça qu’elle est passionnante. Le plus souvent je trouve du bonheur dans des petits riens, un sourire, un bonjour, un fruit, un rayon de soleil, une conversation confiante et la journée s’éclaire.

    Nous avons dîné chez Jacqueline C.  Nous étions fatigués par la température de la journée et les mots ne nous venaient pas. Tant pis, l’amitié suffisait. Puis la poésie de l’instant s’est imposée d’elle-même, sans effort. De quoi avons-nous parlé ? Je ne m’en souviens plus, de tout et de rien, de nos ruses contre la chaleur, de l’éclipse, du village, de Paris, des uns et des autres, de nos manies de vieux couples, des jardins assoiffés, des animaux de l’impasse, sauvages et domestiques.

    Jacqueline avait pensé aux goûts de chacun. Repas léger, savoureux, une marinade de saumon, en dessert un clafoutis cristouillé à point, cerises du jardin « congelées dénoyautées ». Le temps passait, nous nous écoutions comme au premier jour, avec toujours quelque chose de nouveau à raconter, à entendre. Si différents les uns des autres. Nous nous sommes séparés à minuit et demi, nous aurions pu rester plus longtemps :

    Jacqueline D. a dit sur le chemin du retour en levant les yeux :

    — Ca me fait penser à quand nous étions jeunes à Cessy. Nous restions des heures sur le banc de la commune et nous cherchions à reconnaître les étoiles. Nous discutions de tout et de rien. Les parents nous appelaient pour aller nous coucher.

    Elle m’a rappelé des nuits semblables à Nernier, sous la Voie lactée.

    La dame de la plage, une autre histoire.

    Nous l’avions remarqué depuis quelques années. Elle nage sur le dos le long de la rive, traînant derrière elle une bouée rouge contenant ses affaires, parcourant des kilomètres sans jamais se lasser. Soixante-dix ans environ, mince, un bikini cachant tout juste l’essentiel. Nous avons fini par nous dire trois mots, puis quatre. Elle passe le reste de ses journées à lire devant le lac, assise sur un pliant à ras du sol, un chapeau sur la tête, la peau boucanée comme une volaille rôtie.

    L’autre jour, elle nous a dit :

    — Je suis ennuyée, j’ai un peu mal aux bras. Les médecins m’ont diagnostiqué des microfissures dans les tendons.

    J’ai suggéré :

    — Vous nagez beaucoup.

    Elle a répondu :

    — On dit que la nage sur le dos est bonne pour la santé ! Quand je nage, je n’ai jamais mal, c’est après !

    J’ai pensé au dessinateur Faizant et à ses vieilles dames corpulentes, coiffées d’un petit chignon et vêtues d’une large robe noire laissant apparaître des bras et des jambes maigrelettes. Aujourd’hui, elles sont vêtues d’un short mi-long, d’un tee-shirt, cheveux rasés court à la garçonne, souvent teints de couleurs vives et toujours rebondies. Sur la plage, elles arborent des bikinis sans complexe.

    Les temps changent !


  • Canicule, sécheresse

    Une quatrième canicule a démarré avec son cortège d’incendies, d’hospitalisations. On limite au maximum les déplacements.

    Autour de nous, un constat s’impose, comme durant le confinement, une rupture de société apparaît. Chacun se replie sur lui-même, sur ses problèmes, se débrouille comme il peut. Certains en ont les moyens ou l’énergie, mais comme après le Covid, il est probable qu’on va découvrir de lourds dégâts psychologiques. Comment font les familles avec des enfants dans les immeubles construits dans les années 70 ?

    Heureusement le soleil se couchant plus tôt, la chaleur décroit plus vite qu’en juin.

    A Tougin, pourtant en zone orange, ça va. Les nuits à 19-20 degrés rafraîchissent la maison, volets et velux ouverts. Nous prenons nos repas dehors dans la petite brise qui agite les arbres. Mais la température grimpe tout de même à 32 degrés l’après-midi. La sieste est de rigueur.

    On nous dit qu’il va falloir s’habituer. Espérons que cet été sera une exception. Je me souviens qu’en 1976 il n’était pas tombé une seule goutte d’avril à novembre, pas même une averse d’orage. La sécheresse avait anéanti les récoltes et d’innombrables arbres étaient morts laissant durant des années les forêts et les bois dévastés.

    L’impasse est déserte. Nous n’avons pas repris les conversations de jardin à jardin, impossible de rester au soleil. Et le soir on récupère. Les habitants ne sont pas partis en vacances estimant qu’ils ne trouveraient pas mieux ailleurs.

    Sacha aboie plus que jamais. Il est enfermé seul dans la maison pendant qu’Emmanuelle travaille. Et quand elle revient, il aboie plus encore, car elle n’a pas le courage de le promener. L’impasse s’en ressent, la cordialité n’est pas de mise. Françoise qui se lève à trois heures du matin n’arrive pas à dormir. Philippe son mari atteint d’une maladie dégénérative n’en peut plus.

    Avant le retour de la chaleur, nous avons cueilli des petits bonheurs comme de retrouver nos amies genevoises, Laurette et Ariane. Ariane, cette année, ne s’est pas installée dans la petite maison du bord de l’eau. Il y faisait trop chaud. Après un bain à Mies, nous avons dégusté des filets de perches sur la terrasse du restaurant du port. Il faisait bon, le lac frissonnait sous la bise et nous avons demandé des nouvelles de chacun. Laurette qui a perdu son mari, notre ami Alain, durant l’hiver montre une rare volonté d’avancer. Ariane est encore fatiguée de s’être occupée de ses deux sœurs Brigitte et Claudine, toutes les deux immobilisées à Genève au printemps.

    Par ailleurs, nous avons eu la surprise d’apprendre que Florence n’était pas partie dans sa maison de Normandie. Probablement à cause de la chaleur, elle s’est réveillée un matin paralysée des membres inférieurs. Après des passages en Suisse à l’hôpital de La Tour, puis au Cantonal, elle a du faire un long séjour de rééducation dans un centre de réadaptation au-dessus de Nyon, à Bois-Bougy. Cette clinique a été construite sur le domaine d’une maison de repos qui a accueilli et accueille toujours des célébrités du monde entier avec une vue superbe sur le Léman et les Alpes. Elle était rentrée de l’avant-veille.

    Elle est sortie de sa voiture crispée sur sa canne. Nous avons déjeuné à l’intérieur, fenêtres ouvertes, du fait d’une petite pluie qui n’a pas duré. Là encore elle nous a raconté son périple acrobatique et les aléas du diagnostic, une maladie peu courante et invalidante. Elle aussi montre une détermination résolue de conserver son indépendance.

    Le courage et le dynamisme sont le point commun de beaucoup de nos amis. Chapeau bas !

    Pour notre part, pour le moment ça va. Et je dois dire même que nous savourons nos journées de travail entrecoupées de ménage et de cuisine. Comme on est bien chez soi ! Cinquante ans d’amélioration de la maison, ça finit par avoir des avantages.

    Depuis deux ou trois jours, nous renouons avec l’impasse. Angiane et Antoine ont passé une semaine au festival d’Avignon avec leurs deux filles, 6 et 8 ans. Depuis, les petites écrivent, mettent en scène et jouent des petits textes de leur invention.

    Quel plaisir de voir des enfants ! Nombreux autrefois à Tougin, ils sont devenus rares. Hier, je m’émerveillais de voir Hugo, 2 ans, le petit-fils de Denis et Jacqueline, bien planté sur ses jambes, s’intéresser à tout bien planté sur ses jambes.


  • La Comète. Le tour de France féminin

    Cette semaine par un temps de rêve, nous avons traversé le lac depuis Nyon jusqu’à Nernier, le village de mon enfance, où nous avons retrouvé Jean-Marc et Sophie qui venaient de Thonon.

    Déjeuner à la Comète. Ce restaurant a la particularité de servir toujours le même menu autour de son fameux gratin dauphinois. Saucisson chaud mariné dans du vin suivi de quatre sortes de viandes admirablement cuites et cristouillées, cailles, canard, côtes d’agneau ou rôti de veau, vacherin maison en dessert. Connu de toute la région, en particulier du canton de Vaud et de la Suisse voisine, il faut réserver. À l’ombre des grands arbres qui bruissaient dans la petite bise du lac, nous avons savouré la cuisine de Brigitte. Elle tient son savoir-faire de trois ou quatre générations successives.

    Nous avons laissé Gilles prendre les dernières cailles, trop de travail ! Elles lui ont rappelé les bécasses que son père ramenait de la chasse et que Gilberte rôtissait à la seconde près. Et moi je me suis amusée à retrouver le geste de mon beau-père me tendant la petite patte grillée entre le pouce et l’index. Un rituel ! À l’époque je lui disais ma réticence à trouver dans mon assiette le joli oiseau qui sautillait dans les bois quelques jours auparavant. Il faut reconnaître qu’il était consommé avec tous les honneurs dus à son agilité et à sa saveur.

    Le café chez Vincent sur sa terrasse au bord du lac. Il réalise des documentaires pour la télévision, il m’a montré sa table de montage et je me suis dit qu’il y fallait un sacré esprit de synthèse et beaucoup de mémoire. Le genre de chose dont je suis incapable ! Son amie Natacha nous a quittés pour un rendez-vous en ligne avec Mogadiscio. On n’a pas très bien compris quel était son métier, quelque chose comme médiatrice dans les pays en guerre. Du lourd, pour une femme aussi petite et fine. Elle avait autrefois habité à Tougin, à quelques centaines de mètres de chez nous, chez Francis Blanchard alors président du BIT. Elle en avait gardé un très bon souvenir.

    Nous sommes allés voir les nouveaux Vegetti achetés récemment par la mairie. Jean-Marc est un fervent collectionneur de ce peintre, un personnage important de ma jeunesse. Ils étaient beaux, mais celui des Maisons dans l’eau reste un chef-d’œuvre.

    — Je ne comprends pas qu’il soit aussi peu connu, a dit Gilles. 

    Depuis le débarcadère, nous avons fait signe au bateau. Il est arrivé qu’il ne s’arrête pas et fasse un rond dans l’eau pour revenir nous prendre. Des jeunes garçons plongeaient depuis les piquets. Ils travaillaient des sauts périlleux arrière et je dois avouer qu’ils étaient plus forts que nous au même âge. Je ne suis pas certaine que mes frères, aujourd’hui chenus, voudraient le reconnaître !

    Ce lundi nous n’avons pas pu aller nous baigner à la plage de Mies. Les routes étaient fermées pour cause de tour de France féminin.

    Gilles acherché une diffusion en direct. Rien de rien ! L’étape traversait le pays de Gex et montait la Faucille. Le comité n’avait pas jugé bon de fermer la nationale, elle passait par des petites routes et beaucoup de dos d’âne. À la télévision, le sujet était introduit par la chanson d’Yves Montand :

    Quand on partait de bon matin
    Quand on partait sur les chemins
    À bicyclette
    Nous étions quelques bons copains
    Y avait Fernand, y avait Firmin
    Y avait Francis et Sébastien
    Et puis Paulette

    On était tous amoureux d’elle
    On se sentait pousser des ailes
    À bicyclette

    Associer les difficultés et les souffrances incroyables endurées durant cette compétition sportive à cette bleuette a commencé par m’indigner.

    Mais ce matin, je trouve la suite du texte sur internet :

    On était tous amoureux d’elle
    On se sentait pousser des ailes
    À bicyclette

    Sur les petits chemins de terre
    On a souvent vécu l’enfer
    Pour ne pas mettre pied à terre
    Devant Paulette

    Faut dire qu’elle y mettait du cœur
    C’était la fille du facteur
    À bicyclette


    Et depuis qu’elle avait huit ans
    Elle avait fait en le suivant
    Tous les chemins environnants
    À bicyclette

    …

    Tout de même un hommage,… du bout du cœur !

    En fait, je ne comprends pas très bien la volonté des femmes de copier les hommes. Nous ne sommes pas fabriqués pareils et je crains pour elles des conséquences physiques inconnues d’eux. Gilles m’a dit qu’à sa connaissance une femme avait courru enceinte.

    En plus et c’est une autre affaire, je me demande pourquoi les êtres humains se croient obligés de pousser aussi loin leurs performances. Je pense à tous les morts sur le chemin de l’Everest.


  • Coup de mou. Chez Marcel et Jacqueline. Baignade

    Une tachycardie associée à des douleurs musculaires m’ont laissée sur le flan pendant plusieurs jours. Nous avons dû annuler la venue de Philippe au dernier moment.

    Les électrocardiogrammes pris grâce à une astucieuse plaquette (suisse) ont été envoyés par internet à ma cardiologue de Paris. Rassurants. Vive le progrès !

    Notre région étant dépourvue d’hôpital, nous traversons le canton de Genève pour nous faire soigner en Haute-Savoie. Depuis peu de temps une antenne médicale a été installée à deux cents mètres de chez nous, avec tout ce qu’il faut pour les diagnostics. Scanner, radios, etc.

    Ce matin même, un médecin me rassurait également au sujet de mes douleurs. Pas mal non plus !

    J’ai été contente, malgré ma faiblesse, de pouvoir accepter l’invitation de Marcel et Jacqueline à venir prendre le café chez eux. Quelle détente ! Quel plaisir !

    Arrivés à 13 h 45, nous sommes repartis à 17 h 15, sans une seconde d’ennui. Comment est-ce possible ? Ils sont tous deux des mines d’histoires locales. Tous deux des enfances compliquées, ils en ont tiré une liberté et une bienveillance rafraîchissantes. Marcel a été élevé dans une ferme par un oncle et une tante sans enfant, Jacqueline a échappé avec sa mère et son frère à un beau-père violent, grâce à l’hébergement d’une institution catholique dans le Chablais.

    Marcel a commencé mécanicien de garage, puis chef d’atelier. Par la suite il est devenu conseiller municipal et responsable des anciens d’Algérie. Jacqueline travaillait dans l’école maternelle des Vertes Campagnes. Quelles saveurs dans leurs propos !

    Des histoires d’autrefois et d’aujourd’hui, un humour terrien, l’évocation de personnages hauts en couleur, des petits et grands événements racontés toujours avec recul, des histoires de voisinage, de bornage.

    Jacqueline plus discrète a commencé :

    — Vous aimez les anecdotes, je peux vous en raconter une.

    Une des plus fines et drôles qu’on peut trouver ! Quand elle eut fini, je lui ai dit :

    — Celle-là, je vais l’écrire !

    Et bien, je ne m’en souviens plus et je ne peux pas vous la raconter ! Ma mémoire flanche, c’est certain, mais c’est aussi parce que nous sommes de plus en plus habitués par les médias et par le buzz à du lourd. La prochaine fois que je la verrai, je lui demanderai de me la rappeler.

    Nous avons parlé des riches et des pauvres. Marcel a dit :

    — Est-ce que l’argent rend si heureux que ça ?

    — Quand on voit Bernard Arnaud, on peut en douter. Il a l’air plutôt crispé !

    J’aurais pu ajouter que le bagage des intellectuels n’est pas non plus forcément un gage de bonheur. Nos propos ont tourné vers la vie avec ses joies et ses peines, les problèmes de santé de notre âge avec confiance. Il est vrai que nous sommes voisins depuis cinquante ans. C’est ce genre de connivence qui manque cruellement et nous laisse si seuls en cas de disparition.

    En attendant, nous nous sommes bien amusés.

    Ce matin, Mies. L’air et l’eau ont un peu fraîchi, mais j’étais tellement contente de pouvoir nager !

    Quand je me suis dirigée vers la terrasse du café de Tannay, j’ai croisé l’employé du port qui poussait sur le bitume un petit chariot semblable à une tondeuse. Je l’avais déjà vu, et je lui ai dit :

    — Bonjour monsieur le ramasseur de gravillons !

    Suisse oblige !

    Il a répondu :

    — Bonjour madame…

    — …la baigneuse du matin.

    Il a approuvé avec un large sourire :

    Et il a ajouté :

    — Ça va la santé ?

    — Oui, merci et vous ?

    — Ça va !

    Comme je continuais mon chemin, j’ai senti qu’il manquait quelque chose. Je me suis retournée vers lui et j’ai dit :

    — Merci !

    J’ai traversé le ruisseau et je me suis attablée en attendant Gilles qui était allé à la voiture chercher son porte-monnaie, suisse.


  • Divers

    Nous sommes désormais tous les deux seuls jusqu’à la semaine prochaine. Nous apprécions cette situation qui nous oblige à réfléchir sur le va-et-vient de la vie. Privilège de l’âge !

    La température a baissé. Il fait 24 degrés, avec le vent ça paraît froid. Ce soir j’ai enfilé un chandail. On retrouve le plaisir de déjeuner dehors.

    La nature a souffert, même si nous ne sommes jamais passés en alerte rouge. En particulier, moins d’oiseaux que les autres années. Quand je repense à Paris, je me dis que les trois canicules ont dû y être terribles.

    Annick (88 ans) m’a téléphoné plusieurs fois. Sa climatisation a flanché, elle n’a pas pu trouver de ventilateur, en rupture de stock. Je me demande, elle n’est pas du genre à gémir « une bretonne ne se plaint jamais », si elle a craint pour sa vie. En tout cas, elle m’annonce qu’elle a l’intention de déménager et de quitter Paris. Elle habite tout en haut d’une des tours Beaugrenelle à côté de la tour Eiffel, avec vue sur la Seine, jusqu’au mont Valérien, sur de magnifiques couchers de soleil, dans un appartement presque entièrement vitré. Luxueux, mais construit dans les années 70, il n’est pas isolé contre le froid et surtout la chaleur. Le devis qui lui parvient est exorbitant. Elle veut s’expatrier en Espagne. Je lui dis :

    — Tu vas t’y ennuyer et tu auras encore plus chaud !

    Elle répond :

    — Les appartements y sont adaptés à la chaleur. J’aurai une piscine au pied chez moi, j’y ai des amis et les médecins y sont très bons.

    Elle a dû passer quelques jours à Montreux pour un problème médical. Elle est revenue éblouie par la Suisse et le lac Léman. Sûr, mais il faut en avoir les moyens !

    Quand je pense à tous ces immeubles construits dans les banlieues françaises à la même époque, je m’étonne du faible nombre de morts. Les ascenseurs y sont souvent en panne, comment les vieillards et les familles avec enfants en bas âge ont-elles pu survivre ?

    Lorsque, comme ce matin, nous nous baignons dans une eau délicieusement fraîche avec un vent qui nous caresse la peau, que nous nous séchons devant le lac et la majesté des montagnes, j’ai l’impression d’un miracle.

    D’autant plus que le monde est actuellement une poudrière. Les dirigeants des grandes puissances sont fous. Les missiles pleuvent sur l’Ukraine et l’Iran, par la volonté d’un Donald Trump qui veut détourner l’opinion du scandale Weinstein et de Wladimir Poutine, obsédé par « la grandeur de la Russie ». Ils représentent pourtant le choix des électeurs.

    Aujourd’hui, en démocratie, n’importe qui par le jeu des influences et des arrangements peut accéder au pouvoir suprême. Bardella, un jeune homme tout juste bachelier y prétendait par la magie de quelques convictions à peine étayées. Il s’en est fallu de peu pour qu’il soit le représentant du RN capable d’accéder au deuxième tour des élections présidentielles.

    Nos petits-enfants nous disent :

    — Les gens de votre âge ont de tout temps été pessimistes. Ça a toujours été comme ça !

    Peut-être ! Mais autrefois, il n’y avait pas de drones tueurs, de bombes atomiques. Les humains ne déréglaient pas le climat.