Omicron et Amélie Nothomb

Amélie Nothomb, baronne de la rentrée - Le Temps

Cinq jours après son déjeuner en face d’une helléniste positive, Gilles s’est réveillé avec le nez enchifrené. Patatras, il fallait s’y attendre ! J’ai gambergé : isolement, téléphone aux personnes croisées ces derniers jours. On en prenait pour huit jours de vie au ralenti.

Il a couru se faire tester une énième fois. La connexion internet étant en panne, il a dû retourner pour avoir les résultats. Négatifs ! Quel soulagement ! Nous avons encore pris quelques précautions durant deux jours. Son nez apaisé, nous avons pu lâcher la garde.

C’est le quotidien de tous depuis que le variant omicron se répand, plus de 300 000 personnes infectées chaque jour. Heureusement, beaucoup moins agressif, il supplante à 90 % le variant delta, ne provoquant souvent qu’un gros rhume lorsqu’on est trois fois vacciné, ce qui n’empêche pas les antivax de toujours manifester.

Dans certains pays, on ne badine pas avec le vaccin. Après de nombreuses péripéties, Djokovic, antivax notoire, a été contraint de repartir de Melbourne sans avoir l’autorisation de participer à l’Open d’Australie, tout premier joueur mondial de tennis qu’il est, et malgré ses vingt titres de Grand Chelem. Il ne pouvait y avoir deux poids, deux mesures !

J’en ai profité pour lire Premier sang, le dernier roman d’Amélie Nothomb qu’on m’avait été offert à Noël.

J’ai lu trois ou quatre de ses romans. J’avais trouvé le premier, celui qui a fait sa notoriété, L’Hygiène de l’assassin, un peu trop glauque pour mon goût, j’avais beaucoup ri en lisant sa pantomime dans un bureau japonais de Stupeur et tremblements, je m’étais amusée de sa potomanie en Inde, mais sans plus. Bien qu’il soit impossible de nier la qualité d’écriture des romans qu’elle pond inlassablement année, après année, le personnage excentrique vu lors de ses interviews à la télévision m’intrigue peut-être davantage.

Il y a quelques années, au Salon du livre de Paris, j’étais passée devant son stand. Une trentaine de lectrices y faisaient la queue. Vêtue de noir, coiffée de son chapeau de ramoneur suisse, les yeux pétillants, elle s’informait, répondait, dédicaçait à tirelarigot avec une surprenante délectation. Sur sa droite, une coupe à moitié vide, sur sa gauche des bouteilles de champagne alignées par dizaines comme des quilles. Elle avait déclaré à plusieurs reprises que c’était sa boisson préférée ! Un stand plus loin, un animateur de télévision se morfondait solitaire, le visage lourd de questions.

De livre en livre, elle se promène dans l’univers de sa famille, sorte d’interminable biographie fantasmée. Dans Premier sang, elle fait parler son père à la première personne. Elle raconte son enfance et finit par le récit d’une prise d’otages en 1964, dans l’ancien Congo belge. En tant que consul, promis au peloton d’exécution, il avait évité un carnage grâce à de longues palabres avec les rebelles. Au bout de quatre mois, un commando aéroporté américano-belge était venu libérer les 1600 otages. Elle en fait une épopée qui rend hommage à ce père disparu depuis peu.

Son enfance m’a particulièrement intéressée. Orphelin, il passait ses vacances dans le château familial, chez son grand-père paternel, aristocrate et autocrate, poète, père de treize enfants. Á cette époque les cinq derniers de 6 à 15 ans vivaient à la dure, dans la misère, crevant de faim et de froid l’hiver. Une tribu de sauvages dont personne ne s’occupait. Le père d’Amélie propulsé à l’âge de six ans dans cet univers où chacun ne songeait qu’à survivre avait adoré ses vacances. Il y avait appris la vie !

Avec l’esprit qui la caractérise, Amélie Nothomb s’étend sur une soupe à la rhubarbe, cultivée comme dernier recours par la deuxième épouse, admirative du tyran, seul aliment ingéré par des enfants en haillons dont on ne voyait que les os.

Amélie Nothomb nous transmet les souvenirs de son père, appuyés par ceux de ses oncles et on comprend mieux son caractère étrange, à vif, son écriture exubérante. Elle emploie dans ses interviews un langage impeccable, des phrases longues et fleuries, comme il est très rare d’en entendre.

Il y a déjà longtemps, Marc de la galerie La Hune, qui connaissait le directeur de sa maison d’édition, m’avait raconté qu’elle disposait d’une chambre chez lui lorsqu’elle venait à Paris, et que ce n’était pas toujours facile. Je l’imagine bien volontiers. On devine une forte vitalité qui cache sous des dehors excentriques et drolatiques un besoin débordant de reconnaissance et d’amour. Pour ma part, je la trouve touchante.

Covid Omicron 2022

Les rencontres sont plus que jamais plombées par la recrudescence de l’épidémie. Reports, annulations, on rame.

Arguant du fait que 80 % des lits d’hôpitaux Covid sont occupés par des non-vaccinés, dans une interview au Parisien, le président de la République a déclaré, entre autres : « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder », suscitant des réactions indignées dans l’opposition. Propos mûrement préparés et destinés à son futur électorat.

Un sondage récent a montré que moins de 5 % des personnes non vaccinées sont des militants antivax. Les autres sont surtout comptabilisés dans les zones urbaines défavorisées, en particulier dans les quartiers nord de Marseille. Ce sont eux qui ont assuré les services durant le grand confinement : livraisons, soins, sécurité, collectes des déchets et j’en passe… Ce sont encore eux qui restent le plus exposés au virus, écartés du télétravail, dans les transports en commun, dans les hôpitaux, dans le commerce.

Je n’ai pas apprécié le ton méprisant du président. Le mépris n’engendre jamais rien de bon ! S’agissant des antivax, il est préférable de leur opposer des arguments valables ou comme dans certains pays, en Italie par exemple, de prendre des mesures radicales. Après tout, d’autres vaccins sont obligatoires.

Autour de nous, les trois fois vaccinés sont atteints de formes bénignes, au pire une « grippette », et on peut se demander si tout le monde ne va pas en passer par là. Heureusement le nouveau variant omicron, qui tend à devenir majoritaire, très contagieux, semble moins dangereux.

Pour ma part, je m’efforce d’utiliser un masque FFP2, car je déteste ces énormes rhumes qui vous mettent le nez et la gorge en compote pendant plusieurs jours. Je ne tiens pas non plus à contaminer ceux qui ne sont pas vaccinés et qui risquent de faire des formes graves. Rien n’est certain dans cette histoire. J’entends des personnes sans contacts, ne pas savoir comment ils ont pu attraper le virus, d’autres dorment à côté d’un cas positif et restent négatifs.

Depuis le début, Julien s’est montré très vigilant, pour lui et sa famille, mais surtout vis-à-vis de nous, du fait de notre âge. Qu’aurait-il dit du comportement de son père, la semaine dernière ?

Les traducteurs d’Homère, trois fois vaccinés, n’ont pas jugé utile de s’isoler malgré la montée de l’Omicron. Vendredi, ils se sont retrouvés à huit chez Alain Merlet, durant plus de deux heures. Seul Alain de santé fragile avait mis un masque FFP2, les autres s’étaient contentés d’un masque chirurgical et l’avaient même retiré pour une pause-goûter. Le soir, j’ai tout de même vivement conseillé à Gilles de porter son FFP2 pendant la réunion du lendemain dans un café-restaurant de Saint-Germain-des-Prés, ne serait-ce que pour éviter de ramener le virus à la maison.

Il est rentré quatre heures plus tard : deux heures de traduction à quinze participants avec FFP2, puis dans la foulée …deux heures de déjeuner à huit (fenêtre entrouverte).

Le lendemain, un mail d’un helléniste de la première réunion lui annonce qu’il est positif, bientôt suivi de la même nouvelle de la part d’Éliane qui avait déjeuné en face de lui (en quinconce…), à la suite de la deuxième rencontre.

Depuis, tests et re-tests. Négatifs. Il est allé chez son dentiste et son ophtalmo, qui en ont vu d’autres et sont barricadés derrière des FFP2.

Encore quelques tests quotidiens (qui coûtent des milliards à la sécurité sociale) avant d’être tout à fait rassurés. Compte tenu de l’irrésistible envolée des contaminations et en dépit des directives de la Santé publique, on peut se demander s’ils sont bien utiles. Beaucoup de questions restent plus que jamais sans réponses.

En attendant, la pluie et la brume plombent aussi le ciel de Paris.

Nouvelle année. Sylvain Tesson (suite.)

Un début d’année tristounet. Le variant omicron fait une avancée fulgurante, on dirait que nous allons tous devoir en passer par là. Heureusement, les hôpitaux se remplissent moins vite que lors des précédentes vagues. On ne sait pas encore si c’est à cause des vaccinations, d’une moindre dangerosité ou des deux à la fois. Masques dans la rue, télétravail, pass vaccinal, gestes barrières, amis contaminés, le moral est en berne.

Nous avons annulé presque toutes les rencontres prévues entre les deux fêtes. Après des tests le matin même, Julien, Laure et Thomas ont pu venir déjeuner le premier janvier. Ève avait prévu un réveillon à Grenoble. Par acquit de conscience, à deux heures de l’arrivée des amis, elle a fait faire un autotest à Marius. Positif ! Annulation en catastrophe, dîner à quatre et repas au congélateur.

Naturellement, nous espérons tous la fin de la pandémie pour 2022.

Je reprends la pièce sur Byron que j’étais allée voir au Théâtre de poche la semaine dernière, écrite et présentée par Sylvain Tesson :

… Sylvain Tesson, s’était dressé, le verbe haut, hérault d’un écrivain dans lequel il se reconnaissait. Il donnait parfois la parole à un personnage au visage terreux, William Mesguich, émanation de lord Gordon Byron pour lire « Le pèlerinage de Child Harrold » et d’autres textes, hélas un peu trop tronqués pour qu’on puisse se laisser emporter par leur fleuve étincelant.

Le fond de l’affaire était la reconquête de la Grèce et de l’hellénisme contre l’Empire ottoman. Byron qui y avait laissé sa fortune, n’avait pas combattu, mais sa célébrité avait fini par faire lever l’Angleterre d’abord, puis l’Europe vers une victoire finale.

Sylvain Tesson incita la salle à se joindre à un combat réactualisé contre l’Islam d’aujourd’hui. « Nous lèverons une armée de penseurs, de poètes, de combattants et nous la nommerons Missolonghi ! »

Il termina sous des applaudissements frénétiques. On vint lui offrir des bouquets de fleurs.

J’avais dû m’éclipser quelques minutes à cause d’un chat dans la gorge. De retour, craignant de faire du bruit, j’étais restée debout au fond de la salle. C’est ainsi qu’après avoir vu défiler les spectateurs, j’ai fini par retrouver Denis.

— C’est curieux, ce n’était pas le même ton que l’autre fois ! Moins brillant, mais plus convaincu ! me confia-t-il.

En fait, Denis connaissait personnellement la famille Tesson. Il avait un peu contribué au texte que nous venions d’écouter. Évoquant la traversée à la nage de Byron du détroit des Dardanelles, autrefois nommé Hellespont, il me dit :

— L’Hellespont n’est pas à l’est, mais à l’ouest, entre la mer de Marmara et la mer Égée. Ce soir l’erreur était corrigée.

J’aime écouter ce genre d’anecdotes. Elles offrent un ton familier au spectacle.

Il me présenta Stéphanie, la sœur de Sylvain, la fille de Philippe Tesson. Ces deux derniers sont propriétaires du Théâtre de poche-Montparnasse et responsables d’une programmation réputée intéressante. En 2019, nous y avions vu une pièce de Tennessee Williams lors d’une soirée mémorable racontée dans une de ces chroniques.

Nous avons parlé avec joie de son amie Émilie Chevrillon et des Contes de Ionesco que celle-ci a si heureusement mis en scène à la Huchette. Elles préparent ensemble Les Chaises du même Ionesco.

Un buffet attendait les invités de cette dernière séance, mais Denis s’excusa. Je crois qu’il ne voulait pas avoir à retirer son masque. Je n’ai pas traîné non plus, peut-être à tort. J’avais hâte de retrouver ma famille réunie pour Noël.

 Les joies et les soucis du quotidien sont peut-être finalement aussi acrobatiques que les exploits d’un lord anglais en voyage, entouré d’une armada de serviteurs. Cela m’a tout de même fait du bien d’entendre Sylvain Tesson défendre un destin exceptionnel, comme une respiration dans un monde trop formaté, souvent à la merci d’ukases moraux, lesquels pour n’être plus victoriens, n’en sont pas moins plats et ennuyeux.

Noël. Byron, La liberté ou la mort.

Le taux de contamination est aujourd’hui le plus élevé depuis le début de la pandémie. En France, plus de 100 000 cas détectés par jour. Heureusement, la vaccination tempère la sévérité des symptômes. Il semble que le variant Omicron atteigne davantage les enfants, jusque là plutôt épargnés. Les hôpitaux sont à l’extrême bord de l’asphyxie. Certains experts prédisent un blocage général de l’économie en janvier. Pas de confinement, pas de couvre-feu, des mesures comme le télétravail. Le pass vaccinal sera proposé à l’Assemblée nationale en janvier.

Ève, Emmanuel et leurs enfants sont arrivés le 21. Nous avons pu nous réunir le 24, tous testés négatifs le matin même.

Le Noël solitaire 2020, celui-ci en famille. Les Noëls se suivent et ne se ressemblent pas. La soirée du 24 fut particulièrement confiante, gaie et chaleureuse. Après les cadeaux, Thomas (12 ans) nous a proposé un Quiz drôle et imaginatif, qui les a tous mis en joie. Gilles et moi étions un peu largués.

Ils sont ensuite partis dans les belles-familles. Le temps et l’inquiétude généralisée n’aidant pas, ces derniers jours ne baignent pas particulièrement dans l’allégresse. On verra bien !

Le jeudi soir, j’ai laissé Gilles et les enfants à l’appartement pour aller voir La liberté ou la mort au Théâtre de Poche, Byron et la Grèce. Ce spectacle avait été reporté. Après quelques hésitations, nous y avions renoncé, mais Danielle Sarrat m’a prévenue que Denis Feignier de la Byron society en était revenu enthousiaste. L’avant-veille de la dernière, j’ai réservé un strapontin resté vacant.

À l’entrée, pass sanitaire. J’ai eu la surprise de trouver Denis :

— Je croyais que vous y aviez déjà assisté…

— La direction m’a envoyé un mail, ce matin… me dit-il d’un air mystérieux,

Je l’ai laissé. À l’entrée dans la salle, l’ouvreuse se démenait au milieu d’une file compacte.

Ayant repéré ma place sur Internet, je l’ai cherchée des yeux. Elle était tout près et je m’apprêtais à sortir de la queue lorsqu’un homme s’est dressé devant moi, sourcils froncés, furibond. J’ai pensé qu’il n’appréciait pas mon initiative. Il s’est approché à vingt centimètres de mon visage et a lancé :

— Qu’est-ce que vous me voulez ?

Il avait cru que je le dévisageais ! J’ai préféré éluder :

— J’ai peut-être eu l’impression de vous avoir déjà rencontré…

Son compagnon est entré dans mon jeu :

— Ce sont des choses qui arrivent.

L’homme a concédé, magnanime :

— Possible. J’habite le quartier.

Je ne voyais pas le rapport, mais j’ai ajouté :

— Avec ces masques, on ne sait pas à qui on a affaire.

Son compagnon approuva, soulagé. Ils se sont introduits dans le rang devant moi et par la suite firent aimablement en sorte de ne pas me gêner. Je dois avouer que sur mon strapontin, j’étais merveilleusement bien, personne en début de rangée, jambes et bras à l’aise, avec une vue aussi panoramique que possible dans un si petit espace.

Sur la scène, Sylvain Tesson avec sa gueule cassée d’aventurier, assis devant un bureau lisait des papiers, comme si de rien n’était. Une femme est montée sur la scène, pour recommander un port correct des masques et la mise sur « avion » des téléphones portables. Elle prenait des précautions oratoires, comme si elle craignait d’éventuels antivax et de possibles contestations. Les lumières se sont éteintes.

Damned ! Qu’est-ce que c’est que ces détails concernant mon installation sur un misérable strapontin de théâtre ? « Débile ! » dirait Nicolas, le Don Juan d’Obtusobus.

Ah, Byron ! Son génie fulgurant, sa vie tout entière tournée vers le scandale et le plaisir ! Sa fin dans la ville de Missolonghi, où il était allé défendre la liberté de la Grèce ! Voilà autre chose, du lourd ! Exit la mollesse et le confort, exit les tergiversations, exit les trains-trains et la morale. Vive les voyages, les excès, les femmes et vive la liberté !

(à suivre.)

La thèse de Sara.

Hier, le soleil illuminait le salon jusqu’au fond du bureau de Gilles. J’ai eu beaucoup de difficulté à m’extirper de ce bien-être hivernal et je suis partie vers l’atelier dans un métro bondé par les courses avant Noël et les touristes. Mal m’en a pris, j’ai saboté un « soleil levant dans la brume », une huile sur carton qui démarrait plutôt bien. Heureusement, ce n’est pas la première fois qu’en cours de route je pense avoir tout raté. Mes premières satisfactions sont souvent de courte durée. Reprenant mon travail, je m’aperçois en général qu’il y a lieu d’élaguer pour dépasser un cap. Dans un sens, c’est frustrant, mais j’aime le risque de l’échec. J’aime aussi reconquérir la surface à peindre et faire ainsi durer le plaisir.

Lobtusobus. Andromaque.

Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle

Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.

La thèse de Sara à l’ENS, boulevard Jourdan. Photographie et écriture. Thérapie par l’image et reconstruction de soi, dans l’œuvre de quatre écrivains, dont Annie Ernaux et Hervé Guibert. Sujet original et multidisciplinaire. Très bien reçue par les membres du jury (une partie par visioconférence). Ils n’ont pas manqué d’apprécier un travail élaboré durant une pandémie qui a rebuté beaucoup d’étudiants. Comment auraient-ils su que Sara y avait trouvé des avantages ? Combien de fois, ne m’a-t-elle pas envoyé un message exprimant sa joie de se trouver seule dans une bibliothèque jusque tard dans la nuit ? Et maintenant ? Elle espère obtenir un postdoc. Elle a ses chances, étant données la qualité de son travail, sa rigueur, son inventivité naturelle. Iranienne, malgré un parcours universitaire agité, une existence parfois compliquée, elle a tenu bon et trouvé une place active au sein du monde littéraire de l’École Normale Supérieure. Elle est aussi diplômée des Beaux-Arts en Iran. J’aime les personnes qui m’étonnent et me surprennent.

Pour cause de Covid, nous nous sommes retrouvés dehors sur la terrasse, au-dessus de la cité universitaire. La lune brillait derrière un grand peuplier dénudé. Malgré le froid, nous étions heureux d’être réunis autour d’elle et du jury. Bravo Sara ! Désormais, tu disposeras peut-être de plus de temps ! À bientôt !

Une amie proche a failli se faire arnaquer à Genève. Une histoire complètement folle ! Un affreux chantage contre une grosse somme d’argent, avec sa fille en enjeu. Téléphone, stress, taxi vers la banque. Heureusement, malgré son affolement et les injonctions à se taire, elle est parvenue à alerter le banquier qui a fait venir un spécialiste. Les mêmes malfrats avaient déjà soutiré plus de 300 000 francs à des personnes dans des circonstances aussi barbares ! Comme elle a dû avoir peur ! J’espère que les malfaiteurs vont aller croupir le plus longtemps possible en prison pour méditer sur leurs actions. Toutes proportions gardées, cela m’a rappelé comment je me suis laissé embobiner autrefois par un faux vendeur dans la rue. Je n’y avais vu que du feu. Ils sont fins psychologues !

Les enfants et petits-enfants vont arriver quelques jours avant Noël. D’ici là, on peut espérer que les restrictions vont attendre. Le nouveau variant omicron flambe maintenant dans le monde entier. Un reconfinement a été décrété aux Pays-Bas et au Danemark. Pour le moment on n’en sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il est beaucoup plus contagieux que le variant delta, contre lequel nous sommes vaccinés trois fois mais qui protège seulement des cas graves. Quand je vois la foule se presser dans le métro et le port défectueux des masques, je me dis qu’il ne va pas régresser spontanément.

Julien dans le TGV à son voisin qui s’entêtait à garder son masque sous le menton :

— Mettez-le donc sur la tête, ça fera le même effet !

L’homme s’est levé de son siège et n’est pas revenu.

Les hôpitaux sont débordés. On espère que ce nouveau variant sera moins virulent, sinon…

Une semaine agitée

Il arrive que les jours se succèdent comme s’ils étaient destinés à ne pas laisser de traces. Il ne se passe rien. Du lever au coucher, les heures défilent, scandées par des occupations quotidiennes. Je n’aime pas trop que cela dure. Pourtant, dépassées les impressions d’ennui, une sorte de routine fructueuse se met place, une maturation lente, mais perceptible des événements passés et à venir. Je savoure alors la lenteur du temps et je comprends un peu la vie réglée des méditatifs, leur mystérieuse implication au monde.

Rien de tout ça, la semaine dernière ! Chaque jour a eu son histoire, ses rencontres. Rien non plus de très extraordinaire, mais une sorte de compagnonnage en continu, des bouts de chemin en commun. La crainte de voir le variant Omicron nous reconfiner ? En tous cas, Gilles a acheté un détecteur de CO2 qui a atteint à plusieurs reprises des sommets dans notre salon. Heureusement que nous avions tous eu le rappel du vaccin ! Et ce n’est pas fini, car Noël approche. Les enfants devront-ils comme l’année dernière loger dans mon atelier ?

Mercredi, déjeuner succulent à la campagne, apéritif et café au coin du feu. Merci Simone, j’espère que tu n’as pas été trop fatiguée ! RER jusqu’à Lozère, puis en voiture avec Brigitte et Régis jusqu’à Rochefort. Retour sous la pluie, une équipée hivernale.

Vendredi, avec Virginie et Yves, la Fondation Pinault. Nous y avons retrouvé tout à fait par hasard Célia Rupp-Pénichon, médiatrice des collections. Elle a commenté pour nous au deuxième étage le peintre afro-Américain que j’avais particulièrement aimé cet automne : Kerry James Marshall. Une belle surprise.

En fin d’après-midi, nous avons pris le train pour Rouen. Dîner et soirée à Mont Saint-Aignan, à côté de Rouen, chez Bernadette et Jacques, les beaux-parents de notre fille. Nous en avons profité pour partager nos impressions de grands-parents sur l’évolution du monde. Il faut dire qu’il n’est pas facile de comprendre la mentalité actuelle et les références numériques !

Le lendemain matin et c’était la raison de notre voyage, nous sommes allés écouter la soutenance de thèse de Guillaume Boussard sur sa traduction du De rerum natura de Lucrèce à l’université de Rouen. Un essai de réflexion sur le monde et son origine, datant de plus de 2000 ans, à la fois scientifique et poétique, qui change des affabulations sur internet.

J’ai connu Guillaume au festival antique d’Argenton-sur-Creuse. Au bord de la fontaine romaine, il avait lu le début de sa toute première traduction. Assise sur les gradins de pierre, dans cet univers investi d’un passé qui revivait dans ses paroles, j’avais été éblouie par la simplicité et la musicalité des phrases rythmées en hexamètres. Retournée à Tougin, il m’avait envoyé au fur et à mesure la suite de son travail. J’étais nulle à l’école en latin, et je ne suis pas certaine que mes observations aient été bien pertinentes, mais j’ai été heureuse peu de temps plus tard de l’écouter en lire des extraits, accompagné au piano par Emmanuel Lascoux dans des lieux prestigieux comme l’ENS. Une merveille de vitalité et d’harmonie ! De nombreuses années se sont écoulées, durant lesquelles il a continué, terminé et peaufiné cet énorme travail, en parallèle de son métier d’enseignant en collège. Poussé par Philippe Brunet, aujourd’hui son directeur de thèse, il présentait ce samedi sa traduction devant un jury spécialiste de Lucrèce, de la poésie et sa métrique, de philosophie et de philologie, du beau monde…

Je ne m’attarderai pas sur son exposé et les questions du jury. Il y aurait trop à dire. Son travail fut qualifié d’extrêmement novateur et brillant. Sa thèse fut reçue par l’Université avec les félicitations du jury. Une victoire pour Guillaume dont l’originalité n’avait pas toujours été bien perçue durant ses études. Il est maintenant attendu pour une publication et le développement de certains aspects. De quoi travailler jusqu’à la fin de ses jours !

Durant quatre heures nous avons été confinés, certes avec des masques, mais dans une chaleur conviviale des plus suspectes. Bien que triplement vaccinée, j’avais même fini par demander à la pause qu’on ouvre les fenêtres… Paradoxe, bien français, quelques jours auparavant, l’université avait interdit les pots de thèse en raison de la flambée actuelle de la pandémie. C’est ainsi que nous nous sommes ensuite retrouvés chez Guillaume et sa femme Sandrine, un verre de champagne à la main, pour féliciter le héros encore un peu groggy. Nous connaissions pas mal de monde, du fait de Démodocos, la troupe de Gilles. Ce fut pour moi une joie de discuter avec les uns et les autres. Comme le temps tourne !

Jacques et Bernadette nous avaient suivis durant toute cette aventure. Ils nous ont raccompagnés à la gare et nous avons juste eu le temps de sauter dans un train qui partait vers Paris-Saint Lazare.

Le lendemain de nouvelles rencontres, Antoine et Pierre, à Saint Eustache puis au café, Françoise Gardiol, l’après-midi. Obtus Obus, le lendemain.

Oui, une semaine bien remplie, pourvu que tout cela ne s’embrouille pas dans ma pauvre tête déjà trop remplie… en attendant le retour d’un peu de solitude méditative !

Semaine des rendez-vous ratés.

Entorse de cheville : les 4 choses à faire en cas de douleur

Depuis longtemps déjà, une réunion de la Byron society avait été prévue dans la ville de Montargis, le samedi 4 décembre.

Au programme : départ gare de Lyon, une AG, la visite de l’exposition « Delacroix et le duel romantique » en compagnie de Sidonie Lemeux-Fraitot, sociétaire et commissaire de l’exposition. L’après-midi, exposé de Danièle Sarrat et Francesca Parrinello au sujet de leurs visites chez Byron et John Murray son éditeur, la publication de la traduction du deuxième chant de Don Juan par Danièle, et d’autres interventions. Retour le soir.

La veille, alors que je m’apprêtais à choisir le gratin d’écrevisses, l’andouillette de Jargeau et le carpaccio d’ananas mariné à la menthe sur le menu du restaurant envoyé par Olivier Feignier, notre président, je dus me rendre à l’évidence. Ce n’était pas raisonnable ! Depuis le début de la semaine, ma cheville gauche me faisait souffrir, elle pouvait se bloquer et empoisonner ma journée, ainsi que celle de mes compagnons et des organisateurs. J’ai annulé ! Une gentille réponse d’Olivier m’a fait regretter la chaleur communicative de ce genre d’aventure. Ainsi va la vie !

Nous avions auparavant refusé la proposition de Claudine d’aller ensemble ce jour-là écouter le concert d’Hervé à Trappes : des quintettes de Schubert et Boccherini avec Marianne Piketty et Xavier Phillips. Le samedi matin, ma cheville étant moins douloureuse, après tout, en voiture, c’était envisageable ! J’ai téléphoné à Claudine pour savoir si sa proposition tenait toujours. Elle me répondit qu’il était prévu qu’elle et Philippe y retrouvent Jacqueline et François, des cousins communs. Ils s’étaient mis d’accord pour dîner ensuite chez ces derniers à Marly. Il suffisait que je prévienne Jacqueline pour nous joindre à eux, ce qui fut fait.

Nous avions rendez-vous à 17 h à la station Michel-Ange Molitor près de la sortie de Paris. Nous sommes entrés dans le métro à Grands Boulevards, ligne 9. Grands Dieux ! Vous n’imaginez pas la foule qui s’y pressait. Pas étonnant que le Covid flambe ! Ça courait dans tous les sens. Nous nous sommes entassés à la va-comme-je-te-pousse dans une rame qui avait mis du temps à arriver et prit du temps pour repartir. Une attente interminable à la station Richelieu-Drouot, de même à Chaussée d’Antin-Lafayette et nous avons commencé à stresser. À Havre Caumartin le métro n’a pas redémarré. Le temps a passé… Il n’était plus possible d’être à l’heure à notre rendez-vous. Nous sommes sortis sur le quai pour téléphoner au milieu du vacarme. Claudine et Philippe nous attendaient déjà dans leur parking. C’était raté ! Nous nous sommes excusés et nous leur avons souhaité une bonne soirée. Après un appel à Jacqueline pour lui expliquer la situation, la ligne 3 nous a ramenés à la station Bourse, plus proche de chez nous, ce qui a soulagé ma cheville de nouveau douloureuse.

Le lendemain, Claudine m’a dit que le concert était magnifique, tout particulièrement le quintette de Boccherini, qu’il était resté la moitié du saumon frais et du gâteau qu’elle avait apporté. Qu’ils avaient vu Hervé et que la soirée avait été fort agréable.

Il y a des jours où rien ne se déroule comme on voudrait. Une leçon à en tirer ? Peut-être que les événements ne se maîtrisent jamais tout à fait, qu’ils se réservent une mystérieuse marge de liberté.

Théâtre, swing et corona.

Nous croisons notre voisin, un général à la retraite, il lance sous la voûte du porche d’entrée :

— Le Beaujolais nouveau est arrivé !

Je n’ai pas compris tout de suite, d’autant plus qu’il y a une quinzaine de jours, nous nous trouvions dans la fameuse Maison de bois à Mâcon un verre de Beaujolais à la main à attendre les cinq minutes fatidiques qui nous séparaient de son arrivée officielle. Beaujolais et Mâconnais sont proches parents. Tout juste sorti de son chai, il s’était révélé fruité, un peu râpeux, jeune et gaillard. Il m’avait réconcilié avec cette coutume à visée commerciale, devenue aujourd’hui internationale.

Le général avait voulu dire que le Covid nouveau était arrivé !

En effet, découvert en Afrique du Sud, un virus débarque depuis huit jours dans le monde entier à grand fracas, plus contagieux encore que le variant delta. A l’arrivée à Amsterdam, un tiers des passagers d’un avion en provenance de Johannesburg en était porteur. Toutes les liaisons aériennes avec six pays d’Afrique du Sud ont été suspendues. Aucun scientifique ne peut encore se prononcer sur sa dangerosité.

Pour le moment, en Europe, c’est encore la quatrième vague de l’épidémie qui inquiète. Le pic des contaminations ne cesse de grimper. Du fait de l’hiver, on se retrouve dans des lieux clos et non ventilés. Les antivax nous disent que la vaccination est inutile, qu’elle est dangereuse, que c’est une atteinte à l’intégrité du corps, que l’obligation vaccinale est liberticide, que les vaccinés continuent d’être contagieux et j’en passe… Les provaccins, eux, estiment que c’est la seule issue possible. La Suisse où le virus flambe, après une campagne surexcitée, une « votation » à 66 % de oui a permis au gouvernement d’enregistrer une loi en faveur des pass sanitaires.

C’est vous dire notre imprudence lorsque samedi dernier nous sommes allés au théâtre de la Huchette voir Les contes de Ionesco. Un spectacle enchanteur, vivant, coloré, une petite merveille.

Les passes sanitaires et les masques étaient obligatoires. Cependant, de toute évidence les cinq ou six rangées d’enfants aux premiers rangs, trop petits pour être vaccinés ou masqués, la tranche d’âge ces temps-ci la plus contaminée, devaient représenter un sacré réservoir de Covid 19 ! Ils riaient tellement de bon cœur qu’ils devaient propulser une sacrée quantité de charge virale… ! Nous n’avons pourtant pas boudé notre plaisir, d’autant plus qu’Émilie Chevrillon qui avait mis en scène ce délicieux spectacle se trouvait placée derrière nous. Nous la connaissons et nous avons pu la féliciter et la remercier de tout cœur.

Le lendemain, nous sommes allés au Théâtre de Poche pensant voir un spectacle de cabaret, nous nous sommes retrouvés devant un verre au fond d’une cave bondée. Personne ne portait de masque. La vie de Crazy bird, un gangster de Chicago a défilé sous nos yeux en épisodes drolatiques au son d’un orchestre de jazz. Et toute une bande de jeunes de vingt à trente ans s’est mise à swinguer au centre de la cave. C’était merveille de voir les couples virevolter, sauter en harmonie tantôt à distance, tantôt serrés l’un contre l’autre ! Voilà qui changeait des danses actuelles où chacun se trémousse tout seul.

Nous avons dansé quelques minutes, ce qui nous a rappelé notre jeunesse. Un spectacle de clown devait suivre, mais nous n’avons pas tardé. Malgré nos trois doses de vaccins, nous n’avons pas voulu tenter le diable !

Nous nous sommes retrouvés sur le trottoir de Montparnasse, ravis d’avoir affronté le destin pour autant de plaisir et de dynamisme.

La nature est là qui t’invite et qui t’aime.

De retour vers Paris, j’écris dans le TGV. Il a pris l’ancien trajet. J’avais oublié la beauté sauvage et encaissée du Rhône après Bellegarde, la grâce de la retenue de Seyssel. Il s’y étale lumineux et romantique pour une courte pose avant de reprendre sa course vers la Méditerranée. Les cygnes, les roseaux, les reflets des montagnes m’ont évoqué Lamartine, un habitué de cette région dans sa jeunesse, et la commémoration du bicentenaire de la publication de ses Méditations à laquelle nous avions participé jeudi dernier.

Le salon dans le bel hôtel du XVIIIe siècle de l’Académie de Mâcon avait accueilli une cinquantaine d’amoureux du poète. Après l’historique de la publication, des interventions ont rappelé leur fulgurant succès, impossible à imaginer aujourd’hui pour un éditeur du genre. Il s’ensuivit des questions sociétales, religieuses, philosophiques selon les exposés successifs. Une jeune thésarde italienne le compara avec Leopardi, parla d’une langue simple et universelle. Puis quatre poèmes furent lus, ponctués par des intermèdes musicaux au piano. Le lac, L’isolement, le Vallon, L’automne.

On m’avait demandé de lire Le Vallon. Je me suis lancée :

Mon cœur lassé de tout, même de l’espérance,

N’ira plus de ses vœux importuner le sort ;

Prêtez-moi seulement vallon de mon enfance,

Un asile d’un jour pour attendre la mort.

À ma grande surprise, alors que je suis plutôt une habituée de ce genre d’exercice, mes mains se sont mises à trembler, les jambes à me manquer. Trop d’émotion ? Trop d’explications préalables ? Dans ces cas-là, on fait ce qu’on peut ! J’ai posé mon texte et je me suis appuyée contre le bureau, dans l’attitude du malheureux poète, exténué par une existence sans espoir.

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,

Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,

S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,

Et respire un moment l’air embaumé du soir.

Tes jours sombres et courts comme les jours d’automne

Déclinent comme l’ombre aux penchants des coteaux 

L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,

Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Après avoir retrouvé un semblant de calme, je me suis redressée : 

Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime,

Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours

Quand tout change pour toi, la nature est la même,

Et le même soleil se lève sur tes jours.

Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ;

Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ;

Avec le doux rayon de l’astre du mystère

Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon

Et c’est presque avec assurance que j’ai pu terminer, en balayant la salle du regard :

Une voix à l’esprit parle dans son silence :

Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?

En regagnant ma place, j’ai confié à ma voisine, Joëlle Pogé, une des organisatrices :

— Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’étais morte de trouille ! 

Aurais-je dû me taire ? Le mystère de la poésie avait peut-être fait son travail…

Quelques jours plus tard, nous sommes montés sur la route de la Faucille pour échapper au froid et à la brume qui noyait la plaine. Nous nous sommes garés devant le Florimont pour boire un café. Il fermait ; avec un sourire, la serveuse nous a offert les bancs en bois de sa terrasse. Il faisait bon. Le soleil illuminait la rousseur des hêtres, le mont Blanc luisait doucement au-dessus d’une mer de nuages. Quel réconfort ! J’ai pensé à Lamartine…

Belleville et Bellegarde

 

Au calme à Tougin depuis hier, je dois faire un effort pour me replonger dans le Paris agité de la semaine dernière.

Claudine nous avait invités au salon Offprint, pour la vente exposition d’un Alphabet de son mari Olivier O Olivier, peintre et dessinateur de grand talent, décédé depuis maintenant dix ans. Elle nous avait raconté avec sa vivacité coutumière comment l’organisateur l’avait sollicitée pour publier cet inédit sous la forme d’un savoureux petit livre. Les circonstances en avaient été spontanées. Elle s’attendait à une présentation originale.

En effet ! Déjà, dans le métro nous avons été happés par une foule de jeunes de toutes les couleurs de peau et de vêtements, crêtes de coq touffues, rires explosifs, qui profitaient joyeusement du samedi. À la station Belleville, comme nous cherchions un plan du quartier, Claudine qui sortait de la rame nous a hélés. Elle nous a dirigés d’un pas ferme le long du boulevard. Nous avons tourné sur la gauche dans une petite rue qui montait au loin vers les hauteurs de Belleville. Elle était encombrée par un groupe de jeunes occupés à jouer au football. Un ballon a bondi devant nous. Le trottoir était bouché par des supporters enthousiastes, l’un d’entre eux a probablement surpris de l’inquiétude dans mon regard, car il s’est écrié :

— Laissez passer ! Laissez passer !

Joignant le geste à la parole, il nous a tracé un chemin sous les ovations. J’entendis derrière moi :

— Laissez passer tonton !

Il s’agissait de Gilles. Et j’ai pensé à François Mitterrand. C’était tellement plus gentil que « pépé » !

Nous nous sommes enfilés sous un porche qui conduisait à une courette bariolée de tags. Au bout d’une allée pavée bordée d’anciens ateliers d’artisans, nous sommes entrés dans un vaste entrepôt converti en espace culturel. Sur des tables, une masse de petits livres d’artiste tous plus inventifs les uns que les autres étaient proposés par leurs auteurs, lesquels jeunes et rieurs débordaient de vitalité. Mon regard s’est posé un instant sur une jeune fille. Cheveux orange dressés sur la tête, peau laiteuse et lèvres écarlates, anneaux comme des soucoupes dans les oreilles, vêtue de blanc de la tête aux pieds, elle me fixait de ses yeux bleus saphir bordés de noir comme si j’étais un animal étrange.

Nous avons dévalisé le stand d’Olivier pendant que Claudine discutait avec l’organisateur du salon, la quarantaine décidée. La salle se remplissait d’un public enthousiaste. Mais nous devions rentrer rapidement pour un rendez-vous visio.

En sortant, j’ai pensé à l’énorme travail que nécessite ce genre de livres. Leur conception, la mise en page, le dessin, la couleur, l’impression demandent une énergie hors du commun pour un bénéfice financier presque nul. J’ai pensé à cette réflexion de Claudine, laquelle a dirigé plusieurs galeries en vue : « J’éprouve une grande affection pour les artistes et pour leur œuvre. C’est pour moi à chaque fois un miracle ! »

 Le lendemain, nous avons pris le train pour Tougin. À Bellegarde, pas de car ! Nous avions oublié en achetant les billets que c’était dimanche. Il nous fallait poireauter deux heures ! Nous avons cherché à déjeuner dans une ville désertée par le repos dominical. Au complet, une pizzeria nous a envoyés avec notre valise à roulettes vers des collègues un peu plus bas dans la pente. Nous avons poussé la porte d’Il Destino, tout un programme !

— Vous aviez réservé ?

Nous nous étions déjà résolus à patienter le ventre vide dans la salle d’attente de la gare, lorsque le patron débarrassa une grande table ronde de ses couverts en excès. Le lieu fleurait bon l’Italie, accent, photos de la tour de Pise et du Colisée. Écartant la rubrique pizza à la vue d’une croûte un peu trop abondante sur le plateau d’un serveur, nous avons machinalement commandé des pâtes. Aux ceps pour Gilles, aux morilles pour moi, tout de même ! Quand nous avons vu arriver dans l’assiette de nos voisins des écrevisses à la sauce Nantua, c’était trop tard…

C’est ainsi que les deux heures à poireauter filèrent agréablement. Autour de nous, des tablées de trois générations, des couples de retraités, des jeunes ménages réunis après avoir laissé les enfants aux grands-parents, un chiot qui mâchouillait l’écharpe de sa maîtresse à son insu, la famille des gérants du restaurant attablée après le coup de feu. Les coiffures n’étaient pas celles de Paris, les conversations non plus, il y aurait tellement à raconter !

Mais j’ai dépassé la longueur habituelle de ces chroniques et je ne peux pas m’attarder davantage. Je veux juste ajouter qu’une végétation rousse recouvrait le bas de la montagne lorsque nous avons enfin pu rouler vers Tougin.