• Joël Bastard, Sylvain Tesson

    18ème Printemps des Poètes

    Vendredi, nous sommes allés à l’Athénée où se jouait Haru un opéra, dont le livret est écrit par Joël Bastard. J’ai déjà évoqué Joël dans ces chroniques. Nous l’avons connu à Ferney-Voltaire, il avait une quinzaine d’années, nous en avions 30. Un adolescent un peu sauvage. La famille, son père, breton, sa mère corse et ses trois sœurs, habitait l’appartement au-dessus du nôtre. Une famille qui ne manquait pas de caractère. Son père après avoir bourlingué sur toutes les mers du monde avait jeté l’ancre au CERN.

    Aujourd’hui, édité par Gallimard, Joël fut nommé parrain du Printemps des poètes en 2020. J’ai raconté dans ces lignes une soirée au Bataclan. C’était juste avant le confinement, cinq ans après l’attentat qui fit de nombreuses victime. A cette occasion, la comédienne Sandrine Bonnaire y avait lu ses poèmes.

    Ce vendredi, l’opéra, un one woman show, racontait l’errance d’une femme après un désastre. Accompagnée d’une musique à la fois précise et envoûtante, la chanteuse, à la fois comédienne et acrobate évoquait la condition humaine, les questions que pose le monde actuel au gré d’objets émergeant des ruines. Romie Estève, que nous avions déjà vue dans un spectacle sur Mozart, exceptionnelle de vitalité jouait sur tous les registres. Artiste lyrique reconnue et accomplie, la souplesse et la beauté de son corps dansait dans un échafaudage sur toute la hauteur de la scène. En sortant, j’ai dit à Joël :

    — Spectacle difficile, mais attachant autant par la musique que par l’histoire. Mais j’ai trouvé la femme trop belle pour subir un sort aussi funeste et ça, je n’ai pas aimé.

    Il a ri, car il venait d’entendre le même propos à la sortie. Oui, une fois encore l’actrice avait trop donné d’elle-même. Une tendance actuelle.

    J’ai sauté sur un autre sujet :

    — Et qu’est-ce que tu penses de la polémique autour de Sylvain Tesson ?

    Une tribune dans le journal Libération signée par plus de 1000 « acteurs de la culture » s’en était prise à la nomination de l’écrivain pour parrainer le Printemps des poètes 2024. J’ai ajouté en riant :

    — Je connais deux parrains des poètes, lui et toi !

    Connaître est un bien grand mot (voir ma chronique de début janvier évoquant son spectacle sur Byron), mais dans ce contexte, la polémique fortement marquée par une opposition politique gauche-droite m’amusait. Tesson est vilipendé par les signataires comme une figure de l’extrême droite, or la poèsie de Joël est nettement marquée à gauche. Il m’a répondu :

    — On m’a demandé de la signer et j’ai refusé. Tesson n’y est pour rien, c’est l’affaire de ceux qui l’ont nommé. Et puis, c’est une forme de censure que je juge insupportable.

    Après avoir un peu tourné autour du sujet, nous sommes tombés d’accord sur le fait que le monde actuel est devenu inquisitorial. Les polémiques ont toujours existé, Madame Bovary fut censurée à sa sortie, les critiques littéraires ont été plus virulentes qu’aujourd’hui, mais il faut reconnaître que désormais n’importe qui peut s’exprimer sur Internet et c’est la société tout entière qui s’érige en tribunal sans vraiment y connaître grand-chose et s’acharne sur tout ce qui n’est pas conforme à des visions préétablies et sans nuances.

    La première victime de la situation est la liberté de penser. On accuse, en réaction l’autocensure devient la norme.

    On peut penser ce qu’on veut de Sylvain Tesson, mais sa recherche du dépassement de soi, son attirance vers de fortes personnalités comme Byron, son lyrisme quant à la nature, son romantisme voyageur a le mérite de tirer vers le grand large une pensée que la gauche a tendance à brider avec une bonne conscience souvent douteuse.

    Hier, la troupe s’est retrouvée autour d’Émilie. Je lui ai demandé des nouvelles du frère de son amie Stéphanie. J’avais entendu qu’il avait été affligé d’être considéré comme un écrivain d’extrême-droite. Elle n’avait pas eu d’écho, mais elle avait également jugé la tribune comme une intolérable atteinte à la liberté d’expression.

    En fait, en creusant plus avant, on peut se demander si l’origine de la polémique n’était pas tout simplement une affaire de fonctionnement interne de l’organisation du Printemps des poètes et une affaire de subventions, comme souvent. En tous cas, un article documenté dans le journal Le Monde en avait détaillé d’obscurs rouages.


  • Thérèse Boucraut

    Thérèse Boucraut

    Une vieille histoire. Il y a plusieurs dizaines d’années, j’avais sympathisé avec Colette Lévine. Comme je lui faisais part de mon admiration pour la peinture de Bernadette Kelly qui exposait alors dans la galerie Jacob, rue de Seine, elle me la fit rencontrer. C’est ainsi que je fus introduite dans un groupe d’artistes qui s’était connu aux Arts Déco dans la classe de Gromaire.

    Or, il se trouve qu’adolescente, j’avais été bercée par les récits de mon cousin Bernard Adenot sur cet atelier dont il faisait partie. Bien que ne peignant plus, il était resté proche de ses anciens camarades. Bernard, très beau de sa personne, élégant, jugement esthétique affirmé, avait laissé des sentiments chez la plupart des filles de cet atelier mythique. J’en fus le témoin a posteriori en tant que cousine du héros. Introduite dans leur groupe, j’ai participé à plusieurs de leurs rencontres.

    Je me souviens surtout d’un repas chez Maurice Breschand et Thérèse Boucraut. Tous deux de l’atelier Gromaire, ils s’étaient mariés à la sortie de l’école. Un enfant était né, ce qui n’avait pas empêché Maurice de partir pour l’Algérie et de faire la guerre durant 27 mois. Période terrible dont Bernard, ayant subi le même sort, ne se remit jamais.

    Je me souviens comme si c’était hier du petit salé aux lentilles de Maurice ! Sa bonté et son humour avaient ajouté à son légendaire talent culinaire une saveur inoubliable !

    J’allais régulièrement aux expositions du groupe au point d’avoir pensé m’y être fait une petite place.

    Il se trouva qu’ils ne me proposèrent pas de participer à une de leur exposition, pourtant ouverte à bien d’autres. À cela s’ajouta une attitude ou une parole maladroite de ma part qui me coupa de Bernadette Kelly jusque là très amicale. Je les perdis de vue et ne reçus plus d’invitations à leurs vernissages. J’ai cependant continué à recevoir celles de Maurice et Thérèse. Je m’y suis rendue régulièrement. C’est d’ailleurs ainsi que je fis la connaissance de Philomuses.

    Ce fut une grande tristesse d’apprendre la maladie de Maurice, ses souffrances interminables et son décès. Thérèse fit une vente d’atelier à Drouot que j’ai racontée dans ses chroniques.

    Le temps a passé. Thérèse arrive maintenant sur ses 94 ans et elle continue de travailler dans leur maison d’artiste du côté de la Butte aux Cailles.

    Lundi dernier, je me suis rendue au vernissage de son exposition dans la Mairie du 13e arrondissement.

    Quel plaisir de voir le travail de ses cinq dernières années ! Les toiles bordaient le large couloir menant à la vaste salle d’exposition couverte de toiles de grand format. Impressionnantes de vitalité, il en émanait une volonté, une poésie, les traces des sensations passées. Le temps retrouvé !

    Oui, j’ai pensé à Marcel Proust. Surtout lorsque je l’ai aperçue, au milieu d’un cercle d’admirateurs, toute petite, assise sur une chaise, souriante, auréolée de ses cheveux frisés et lumineux.

    J’ai reconnu quelques personnes. Les cheveux avaient blanchi ou avaient laissé la place à des crânes polis. Les rides et les mouvements enraidis indiquaient des âges avancés. Mais surtout, le passage du temps me sauta aux yeux lorsque son fils Jean prit la parole. Lui aussi avait blanchi, il avait dépassé l’âge de son père à sa mort.

    Par la suite autour du buffet, nous avons évoqué Bernard et bien d’autres, ainsi que Karine, un modèle que je partageais avec Maurice. Je l’avais rarement rencontré, mais nous avions tant de souvenirs en commun que ce fut comme si nous étions de vieux amis.

    J’ai embrassé Thérèse. Elle m’a dit :

    — Viens me voir quand tu veux !

    Je lui ai dit :

    — Tu habites toujours boulevard Blanqui ?

    Elle a rectifié :

    — Rue Corvisart.

    Oui, bien sûr que je vais essayer d’aller la voir !


  • Elections

    Il gèle enfin un peu sur toute la France, mais rien à voir avec les -15° pendant trois semaines de mon enfance.

    Décès de ma belle-sœur Fanny. Elle s’est éteinte paisiblement, entourée de ses enfants à l’âge de 92 ans. Athmastique, elle avait dû lutter toute sa vie contre une santé précaire, mais une exceptionnelle vitalité lui avait encore permis de résister à une amputation de la jambe il y a six ans. Autonome, elle se débrouillait à l’aide d’un fauteuil roulant électrique et se promenait dans la ville de Nantes comme au volant d’une voiture. Au téléphone, elle parlait d’une voix claire, s’intéressant à tout, capable d’évoquer un à un ses innombrables petits-enfants, égrenant leurs études, leurs activités.

    Réunion de famille comme chaque année chez Philippe (le frère de Gilles) et Catherine, son épouse. Galettes et champagne. Très smart. Une bonne et rare occasion de rencontrer leurs enfants et petits-enfants. Chaque année, les dos se courbent, les cheveux blanchissent, les enfants naissent et grandissent. Cette fête me fait penser à Proust à sa Recherche du temps perdu et surtout au dernier tome du Temps retrouvé. Ceux qu’on a connus timides ont monté des entreprises, certains contestataires (rares) se sont assagis. Les traits de caractères se sont accentués et la vie se poursuit, les générations se succèdent au fil du temps.

    Philippe et Catherine, leur fille Inès et son mari revenaient des tropiques. La famille de Catherine est voyageuse depuis le 18 ième siècle.

    Gabriel Attal, 34 ans,  a pris ses fonctions de premier ministre, remplaçant Elisabeth Borne laquelle, intraitable, a fait passer des lois sur les retraites et l’immigration en utilisant le 49-3.

    L’objectif du président de la République était de faire barrage au RN, Rassemblement National, mouvement d’extrême droite. Il est vrai qu’il y a péril en la demeure. Ce genre de formation monte partout dans le monde, protestataire, incapable de réelle proposition et très peu porté sur le respect des lois, sur la pluralité des opinions,  très fort pour accuser les autres de ce qu’il pourrait se reprocher. Impossible de faire entendre aux Français, par exemple, qu’un de ses fiefs, Toulon, est géré en dehors des lois, pillé par des groupes sans scrupules. Le RN recrute chez les adeptes du complot lesquels inventent les explications les plus abracadabrantes plutôt que d’ouvrir les yeux sur la réalité des faits.

    Mais le plus jeune premier ministre de la cinquième république, ancien porte-parole a commencé par aller se montrer devant les caméras, plutôt que de se mettre à son bureau pour réunir les compétences. La communication est désormais prioritaire, ce qui a toujours existé. Mais la manipulation par Internet a pris des proportions très dangereuses et le virtuel risque de détruire le réel.

    L’Ohio vient d’investir Donald Trump comme représentant des Républicains pour les futures présidentielles aux USA. Le monde à l’envers : un personnage qui a soutenu l’attaque du Capitole après les dernières élections. Le vieux parti prend fait et cause pour un homme reconnu par la loi comme ayant menti et triché lors de son dernier mandat. La peur de l’émigration venue d’Amérique latine brouille les lignes.

    Emmanuel Todd, professeur à Science Po et à Cambridge, titre : « La défaite de l’Otan sera une victoire pour l’Europe ». Place à l’arbitraire, à l’abandon de la liberté d’expression, à la guerre comme ciment des peuples, à la torture systématique, au flicage de chacun ? Les hommes ont la mémoire courte !


  • Craintes et espoirs

    Pas très douée pour les bilans, je voudrais évoquer le déroulement de l’année précédente, mais je n’y parviens pas.

    2023 avait bien commencé pour moi, active et variée, avant de basculer dans des arythmies cardiaques, cassant une dynamique que je croyais assurée.

    Rien n’est jamais acquis… dit le poète.

    Intervention, convalescence, j’accueille l’année 2024 dans l’incertitude. Fragilité et inquiétude. Des signaux optimistes essaient d’émerger dans ma vie parmi d’autres, plus noirs.

    Nous en sommes tous là. Personne ne sait de quoi l’avenir sera fait.

    Le rouleau compresseur russe est en passe d’asservir l’Ukraine avec de terribles représailles à la clef, les habitants de Gaza ont pour seul objectif de survivre, bombardés, affamés. Ces guerres ont pulvérisé les lois que les précédents conflits avaient péniblement mises en place. La barbarie est en marche dans le monde entier. La démocratie n’est plus qu’un mot utilisé par les dictateurs pour justifier les atteintes aux droits humains les plus élémentaires. Les régimes totalitaires au pouvoir mentent sans vergogne, car la fin désormais justifie les moyens. Une sorte de pragmatisme pervers, le plus souvent économique, s’est mis en place qui trompe et lamine les plus faibles.

    Les prochaines élections américaines décideront du sort de la planète. Donald Trump, vainqueur dans les sondages, a déjà dit que l’Amérique couperait son aide à l’Ukraine. Sans l’Amérique dans l’OTAN, l’armée russe, 650 000 soldats massés à la frontière, une fois gagnante n’aura qu’à changer de direction pour envahir l’Estonie et la Moldavie, au nom de la grande Russie.

    Et je ne parle pas du climat qui se dégrade de mois en mois. L’année 2023 a pulvérisé tous les records de catastrophes. Les dictateurs, climatosceptiques parce que cela arrange leurs intérêts personnels, n’en ont cure.

    On avait mis les morts à table.

    Pourtant, dans la confusion qui profite aux forts en attendant de les détruire à leur tour, je vois des réflexes se faire jour. Ils furent les nôtres pendant la guerre de 40.

    On cueille le jour. On savoure un rayon de soleil. On commence à se satisfaire de peu, tout en espérant beaucoup. Émerge la grande question : ces petits états de bonheur sont-ils acceptables quand d’autres souffrent ? Le simple fait d’être heureux n’est-il pas une injure vis-à-vis des désespérés ?

    Pourtant, il me semble que ne pas laisser le malheur prendre toute la place et conserver jusqu’au bout les valeurs de solidarité, d’amour et d’amitié qui chauffent les cœurs, quitte à en payer le prix, c’est une forme de résistance.

    On peut rire et aimer dans un froid ambiant. Nous l’avons fait durant quatre ans lorsque j’étais enfant. Je me souviens du froid et des engelures, de la faim permanente, mais je me souviens aussi de nos rires dans la neige, des corps qui se chauffaient les uns aux autres dans les lits, de ces petits riens qui nous ravissaient, d’un humour aujourd’hui disparu.

    Ce n’est naturellement pas une raison pour laisser agir les irresponsables, les suicidaires, les incapables bloqués dans leurs certitudes. Mais justement contre cela, je crois qu’il est indispensable de résister à la peur, à la haine, au désespoir.

    Je compte sur l’année 2024 pour cueillir et semer dans l’être humain ce qu’il a de meilleur, pour renverser la vapeur in extremis et empêcher l’embrasement qui menace la planète.

    Deux lueurs de satisfaction :

    La publication aux USA par Emma Bland Smith, la fille de Roger et Sally, d’un livre pour enfants : How Science saved the Eiffel Tower.

    Et la mise en vente à la FNAC d’un livre de poésie de Diane Béguin, petite-fille de Max et Micheline, fille de Virginie et Rodolphe


  • Nouvelle année

    Énième tempête sur la Bretagne. Des arbres ont encore été arrachés. Virginie m’envoie cette vidéo de la grève près de chez elle.

    Une énorme fête sur les Champs Élysées, un spectacle son et lumière sur l’Arc de triomphe pour la présentation des futurs Jeux Olympiques, suivi d’un feu d’artifice. Plus d’un million de spectateurs.

    Comment en ces temps de risques terroristes maximum la sécurité a-t-elle pu être assurée ? Un tour de force. Quand je suis rentrée de l’atelier vers 18 h 30, la station Concorde était fermée, le public descendait à Invalides et à Madeleine. Plus d’étrangers que de Français. Peu de Parisiens. Les Anglais n’étaient pas au rendez-vous, l’Eurostar ayant été bloqué par des inondations non loin de Londres.

    Comment peut-on marcher des kilomètres et rester debout durant plusieurs heures coincé dans une foule ? Pour moi, sujette aux crampes et à l’agoraphobie, c’est du domaine de l’exploit. À voir les reportages, les gens viennent en groupe et en adorent l’ambiance. Plus ils sont nombreux, plus ils sont heureux. Les humains seraient-ils des êtres sociaux ? Le paradoxe est que le reste du temps, ils demeurent isolés dans leur logement, devant des écrans numériques, parlant à peine à leurs voisins. La solitude devient de plus en plus un motif d’insatisfaction, d’angoisse et de détresse affective.

    Dans le métro, je n’ai vu que des groupes, des familles heureuses. Des poussettes, des enfants, des jeunes rieurs et blagueurs. Oui, la fête !

    Nous avions prévu de faire un réveillon anticipé avec Yves et Arlette, mais Arlette s’est retrouvée au fond de son lit. À nos âges, il est difficile de faire des projets. On remettra ça dès que possible.

    Julien et Thomas sont venus nous faire une petite visite de Nouvel An à bicyclette. Ils ont roulé le long de l’ancienne voie de chemin de fer de la Bastille.

    Nous avons reçu quantité de petits mots, d’images, de coups de téléphone. Très touchée, j’en suis restée tout étonnée !

    Hélas, B.B. qui venait de San Francisco s’est encore fait mal au dos en montant son escalier avec une grosse valise. Elle devait passer l’après-midi avec nous et n’a même pas pu se lever pour répondre à mon appel téléphonique. J’étais très inquiète. Heureusement ce matin,  elle a enfin pu nous joindre. Elle se repose encore, on verra par la suite. Elle repart vendredi, impatiente de se retrouver chez elle à Ferrare.

    J’allais oublier de dire que nous avons été invités par Julien et Laure à aller voir Berlin, Berlin au théâtre Fontaine. Un spectacle sur le Berlin sous tutelle soviétique, traité avec un humour décapant. Toujours bon de rappeler ce qu’est la vie sans liberté à la merci d’un pouvoir corrompu et sadique. J’avais presque oublié le plaisir de rire de bon cœur, à gorge déployée, cette détente qui nait au plus profond de soi, sans se poser de questions, les muscles qui se détendent, la communion entre des comédiens et une salle bienveillante. Voilà qui vaut toutes les thérapies.

    Les sourires en sortant dans l’escalier et sur le trottoir, la rue qui vous accueille et le retour apaisé chez soi. Le charme du quartier Saint-Georges, sa place et ses rues romantiques. Une bonne soirée qui m’a changée de l’hôpital !

    Une nouvelle année démarre. Que nous réserve-t-elle dans un contexte climatique et international très noir ? On sera bien obligé de faire avec et de résister au jour le jour. Nous cueillerons comme faire ce peut les roses de la vie.


  • Fin d’année, nouvelle année

    Retour à la clinique pendant deux jours pour manque d’hémoglobine. Perfusion de fer.

    Noël chez nous, le 24 au soir, tous réunis. Une soirée calme et affectueuse. Nous nous sommes couchés assez tôt.

    Foie gras, pintade, sauce du boucher de Gilles, purée de marrons, pommes de terre truffées et céleri.

    Et surtout… une bûche confectionnée par Noé, framboise, citron. Un régal.

    Noé travaille énormément en prépa, il aime se distraire en faisant de la cuisine. Il est capable de vous confectionner des macarons qui rivalisent avec Ladurée et Hermé.

    Je l’ai trouvé, entouré de ses balances et de ses ingrédients, appliqué et sérieux comme dans son futur laboratoire (il veut être chercheur). Je lui ai raconté que sa mère et son oncle Julien avaient autrefois joué avec le Petit chimiste offert à Noël et que le plafond pendant des années avait gardé des traces de leurs expériences. Il m’a dit de n’avoir rien craindre, pour le moment, de ses activités.

    Romain, 21 ans, étudiant en informatique, était venu en Fixcar, neuf heures depuis Grenoble.

    Marius, 17 ans nous a gratifiés d’un débat concernant la souris que Gilles avait exterminée il y a peu avec l’aide de la tapette de notre voisin de dessous et un petit bout de saucisson (le fromage ne marche pas).

    Il aurait voulu que je la piège et que je la dépose délicatement dans le jardin des Halles au milieu de ses compagnons, les rats.

    Ce fut une débauche d’arguments sur la non-violence, l’écologie, le recyclage, le contrôle des naissances, la politique environnementale, etc. Marius est intarissable lorsqu’il veut prouver quelque chose, surtout l’indéfendable ! Et Noé, de nature hyper logique, a murmuré en souriant :

    — J’adore les arguments de Marius.

    Thomas sortait d’une grippe. Il a dû garder un masque durant toute la soirée. Il nous a rappelé combien les masques limitent les expressions du visage. Le Covid redémarre un peu partout. Gilles et moi avons été vaccinés pour la sixième fois il y a un mois. On l’a tout de même placé tout en bout de table au cas où. On se revoit demain.

    Les Grenoblois sont repartis dans l’autre famille à Rouen le matin de Noël. Nous avons dormi toute la journée.

    Je me retrouve aujourd’hui avec vous devant mon clavier.

    L’immeuble est vide. Nous ne savons pas où ils sont tous passés.


  • Intervention

    Photo

    Opérée jeudi, je suis sortie de la clinique le lendemain vers 13 heures.

    Tout s’est bien passé paraît-il, mais les résultats ne seront vraiment effectifs que dans trois mois. Le cœur a ses raisons…

    Je suis contente que ce soit terminé. Pourvu qu’il ne faille pas recommencer ! Les nerfs parasitant le muscle cardiaque risquent de repousser comme de la végétation…

    Le cardiologue est passé par la veine fémorale avec un cathéter, il a traversé le vestige du trou qui se referme entre les deux oreillettes à la naissance et il a détruit les nerfs défectueux. En dépit d’une anesthésie générale, j’ai ressenti deux terribles chocs quand il a pratiqué l’ablation.

    Le monde de l’hôpital est étrange. Nous y sommes soumis aux médecins, aux infirmières, aux aides-soignantes, dans une logique et des protocoles d’autant plus imparables qu’ils sont minutés sous la pression d’un manque d’effectif chronique.

    Quand dans un box voisin d’une vingtaine d’autres, je patientais avant l’opération, j’entendais les brancardiers blaguer entre eux. Tous d’origine africaine, leur humour bruyant, leurs blagues exprimaient une belle et réconfortante vitalité. Mais au bout d’une petite heure, j’ai été contente de partir pour le bloc opératoire.

    Au réveil, ma jambe n’a pas apprécié le pansement compressif refermant la veine fémorale. Ce qui, pour la plupart, n’est qu’une intervention banale s’est transformé en une fabrique de crampes que je ne souhaite à personne. Et je suis restée sept heures dans cette position sans pouvoir plier la jambe. On espère toujours échapper aux douleurs et aux inconforts, mais il faut se rendre à l’évidence, comme l’a dit un gentil brancardier avec un sens de la formule :

    — C’est un mal pour un bien !

    Quel soulagement ensuite de pouvoir s’asseoir, et aller aux toilettes ! La nuit s’est plutôt bien passée. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de tripoter l’écran de monitoring, lequel s’est déconnecté. L’infirmière de nuit seule à l’étage, débordée par la distribution des médicaments n’a pas été contente. On la comprend.

    J’ai fini par obtenir un demi-comprimé de somnifère :

    — Vous avez de la chance, certains médecins refusent d’en donner.

    Tout de même un peu sadique. Mais ils ont la hantise des benzodiazépines.

    Le lendemain sous la douche, j’ai retiré ce que j’ai pu de la patasse collante du pansement. Gilles est arrivé en autobus vers onze heures :

    — Ça n’en finissait pas, l’autobus a desservi plusieurs hôpitaux ; l’hôpital américain, l’hôpital public Ambroise Paré, l’hôpital franco-anglais, l’hôpital du Perpétuel secours. Ce quartier de Neuilly semble spécialisé !

    Après la visite du médecin et le bon de sortie, nous avons pu rentrer en taxi. Le chauffeur nous a fait part de sa satisfaction au sujet des Jeux olympiques.

    — Je vais même pouvoir transporter les équipes avec mes sept places.

    En vie, mais pas fraîche du tout, j’ai été contente de retrouver mon lit et de lire les gentils messages qui me souhaitaient un bon rétablissement.

    Le surlendemain, Julien, Thomas et Yves m’ont rendu visite. Cécile logeait chez nous en escale pour aller passer Noël à Londres chez sa fille Charlotte. Ils m’ont changé les idées et m’ont réchauffée de leur affection.

    J’en avais bien besoin, car une nouvelle crise m’avait contrainte à joindre par téléphone le rythmologue de garde (on était samedi). Il m’a rassurée :

    — C’est une réaction banale ! Votre cœur a été secoué. Il faut attendre qu’il se calme.

    En effet ! Aujourd’hui, il semble un peu plus sage et j’espère que la parole de mon médecin va se réaliser :

    — Vous allez repartir pour dix ans et plus. En pleine forme !

    Depuis quelque temps, j’ai assez tendance à regarder les reportages à la télévision qui montrent des centenaires faisant du vélo, jouant du piano (106 ans), écrivant des livres (Edgar Morin, 102 ans) et même courant le marathon…

    Il me resterait un peu de temps, presque une vie ?


  • Rien à raconter

    Un rayon de soleil.

    Nous avons tout annulé en attendant l’intervention de jeudi. Le temps s’est arrêté, impression étrange.

    Les nouvelles, des inondations et la COP 21, ne s’impriment pas vraiment dans ma tête. Seul l’emménagement sur le palier d’un couple avec un enfant de trois ans a vaguement retenu mon attention.

    Les petits mots des uns et des autres me touchent beaucoup.

    Les projets ne manquent pas. L’année se termine, une autre va commencer. Pour le moment, mon avenir est suspendu au geste d’un chirurgien que je ne connais pas. Intervention à risque, mais banale, parait-il. Je ne suis pas la première à vivre ce genre de situation ! Vivement la semaine prochaine !

    Je m’occupe à modeler des papillons, à les émailler, ce qui implique peu d’attention. Rien de grandiose.


  • Bistrot des Halles

    Le Bistrot des Halles - Photo de Le Bistrot des Halles, Paris - Tripadvisor

    À Paris, décembre démarre sous le signe de la pluie et des travaux.

    Les rames de métro sont rares et les touristes affluent. On nous dit que c’est à cause de réglages en prévision des Jeux olympiques de l’année prochaine. En attendant, on s’entasse et on galère.

    Les illuminations sont chaque année plus modestes pour des raisons d’économies. Mais, je suppose les Champs-Élysées aussi magnifiques que d’habitude.

    Paris reste Paris, vivant et animé avec ses petits événements amusants. On se dit trois mots et ça réchauffe.

    Mais, comment ne pas voir les familles, les SDF à la dérive qui dorment sur les bouches de chaleur des trottoirs ?

    Nous avons retrouvé Pierre, Nicole et Marie pour un déjeuner au bistrot des Halles. Toujours le même plaisir ! Gilles et moi avons commandé une andouillette accompagnée d’un beaujolais âpre et fruité venu directement du producteur. Un bistro dans son jus, dont Pierre a fait des tableaux chaleureux et lumineux accrochés jusqu’au Japon.

    Une jolie black nous servait, à la fois sérieuse et souriante. Rapidement, je lui ai montré une photo de la statuette, une jeune noire allongée en maillot de bain sur une serviette colorée, une céramique que j’ai terminée récemment.

    Son visage s’est éclairé, alors je lui ai dit :

    — Ça vous plait ?

    Elle a dit :

    — Oh oui !

    Elle a ajouté, après une hésitation :

    — Vous ne pourriez pas revenir, cette après-midi après le service ?

    Hélas, ce n’était pas possible, je devais défourner à l’atelier.

    Le temps a passé comme un éclair, nous avions tant à nous dire !

    Ils étaient allés voir Les Personnages de la pensée de Valère Novarina au théâtre de la Colline, spectacle qu’ils avaient beaucoup apprécié. Valère les avait rejoints avant la représentation pour un café. Sa durée de trois heures m’avait rebutée.

    — Les spectacles longs me plaisent. J’adore me laisser aller au fond de mon fauteuil dans la durée ! a dit Marie, et elle a cité un spectacle de 5 heures auquel elle avait assisté récemment. Elle connaît Valère Novarina depuis leur enfance.

    En fait, ces temps-ci, je suis perturbée par des arythmies avec lesquelles je dois composer. La cardiologue m’a dit de me ménager en attendant l’intervention que je dois subir pour la régulation de mon cœur. Programmée pour la semaine prochaine, les rendez-vous préparatoires se succèdent et me prennent beaucoup de temps. Naturellement, cette perspective me tracasse…


  • Paris-Pontoise

    Une tombe à Pontoise

    Une soirée à la maison avec ma belle-sœur Cécile et ma nièce Virginie.

    Virginie, venue à Paris de Rennes pour un stage de travail, est répartie le lendemain matin. Mais Cécile, venue pour des retrouvailles familiales à Pontoise, a passé trois nuits chez nous. J’étais un peu fatiguée par des arythmies cardiaques, mais ce fut bien sympathique.

    Cécile se remettait doucement du récent décès de son deuxième mari Jean-Charles. La fin avait été difficile, elle semblait contente de se détendre et de quitter un peu Bordeaux.

    Nous nous réunissons régulièrement en famille, la dernière fois, chez Marc et Catherine. Cette fois-ci, nous nous sommes retrouvés dans un restaurant de Pontoise. Nous étions neuf de notre génération avec les conjoints, les « survivants », comme dit Marc. Quel bonheur de nous retrouver, d’évoquer le passé, nos enfants et nos petits-enfants ! Bénédicte et Dominique, qui travaillaient à deux pas de là, représentaient les disparus. Elles ont été obligées de partir plus vite. Des moments qui comptent, qui réchauffent le cœur.

    Nous sommes montés ensuite au cimetière, nous recueillir sur la tombe familiale. Pour la petite histoire, nous avons pour la première fois déposé des fleurs artificielles. Il faut dire qu’elles étaient très jolies. La vendeuse nous avait prévenus qu’elles seraient volées, mais Marc a dit que c’était tout de même mieux que les fleurs naturelles qui fanent en quelques jours. Cela m’a fait penser à la chanson de Jacques Brel.

    Le soir même, j’ai laissé Gilles et Cécile à l’appartement pour me rendre à une réunion de poésie quai des Grands Augustins. Christina Fabiani et Jacques-Marie Legendre, des comédiens plus que confirmés y rôdaient en présence d’amis un spectacle destiné à tourner dans toute la France. D’emblée, je fus touchée par ce texte de Rainer Maria Rilke, étrangement proche de la journée que nous avions vécue.

    Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les fleurs quand elles éclosent le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des adieux dont on s’est douté qu’ils se feraient, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci…

    Durant la soirée qui a suivi, j’ai eu le plaisir de discuter autour d’un buffet avec Chantal, Éric, Tania et bien d’autres. Mais j’étais fatiguée, d’autant plus que les autobus ne fonctionnaient pas et que j’ai dû marcher à l’aller comme au retour. À se demander comment Paris va accueillir les Jeux Olympiques dans six mois !

    Il s’est déroulé encore bien d’autres événements cette semaine, en particulier nous avons couru sous la pluie le long des avenues de Neuilly. Pour nous autres Parisiens du centre, c’est comme partir au Kamtchatka…

    Hier, chez Nicole, la sœur de Gilles, nous avons retrouvé Ghislain et Ada. Ils étaient contents de la réussite de leur festival de musique monté de toute pièce. On leur a demandé de recommencer l’année prochaine. Ada a chanté le Requiem de Fauré, une messe qui me tient à cœur. Il y a bien longtemps, mon père l’avait fait entendre en public dans l’église de Nernier. Je me souviens encore avec émotion du Pie Jesu, interprété par Vittoria de Los Angeles.

    Nicole est maintenant très âgée. Je me souviens comme si c’était hier du temps où elle remplissait sa maison de jeunesse, qu’elle menait son monde avec vivacité et dynamisme. Comme le temps a passé !

    Cette même impression à Pontoise, quand Marc nous promène dans sa ville, cette ville à l’amélioration et à la modernisation de laquelle il a tant participé. J’ai l’impression que c’était hier lorsque je montais à l’école, grimpant les escaliers de la rue de la Harengerie, traversant le boulevard des Fossés aujourd’hui le boulevard Jean-Jaurès, et que je surgissais devant l’entrée, inquiète d’être en retard !

    Ces lieux m’évoquent tant de gens, tant d’histoires… Aujourd’hui, d’autres personnes y vivent et y meurent. Nous sommes si peu de choses !