• Le feuilleton de l’été. Le fils du roi et les télécommandes, (8)

    télécommande (8)— Du calme, du calme, dit-elle sans s’échapper pour autant.

    Au moment où il se penchait vers elle, entre leurs deux peaux une sonnerie retentit accompagnée d’une vibration. Ses abdominaux sursautèrent. Elle s’écarta :

    — Excuse-moi !

    Elle sortit une petite boite de sa poche, la caressa de son pouce comme la lampe d’Aladin et l’approcha de son visage :

    — Oui, vous avez essayé de me joindre toute la soirée ? Je n’ai pas entendu à cause du bruit. Non, ne craignez rien, je suis parvenue à entrer. Je compte sur vous demain.

    Le prince désappointé n’y vit qu’une sorcellerie de plus. Viviane désactiva son portable :

    — Ne restons pas là, Lancelot. Les chevaux sont tranquilles, allons à la maison !

    Ils suivirent un chemin sablé se perdant dans l’obscurité. Ils n’avaient pas fait trois pas que la lumière s’éteignit, relayée aussitôt par un faisceau surgi mystérieusement d’un buisson. L’équipage s’agita de nouveau. Ils attendirent que le silence recouvre la douceur de la nuit, et ils reprirent leur marche. Un jardin de paradis se dévoila bientôt devant les yeux éblouis du prince.

    — Je suis ensorcelé. Tant pis ou tant mieux ! Mais tout plutôt que l’ennui du palais ! pensa-t-il.

    Dans une odeur de roses et d’herbe fraîchement coupée, par trois ou quatre fois, des lumières s’allumèrent et s’éteignirent, traçant devant eux une voie princière comme si Viviane commandait au jour. Tout au bout, dressé sur la colline un magnifique palais de verre reflétait les fleurs du jardin, les rayons de la lune.

    Ils s’approchèrent d’une porte blanche encadrée de parois transparentes,

    — Nous voilà arrivés. La maison est vide. Où ai-je donc fourré ma clé ?

    Elle fouillait ses poches. En désespoir de cause, elle dénoua les cordons de sa jupe qui tomba à ses pieds dévoilant des chausses ressemblant à celles des pages.

    — De l’air, de l’air ! soupira-t-elle. On est mieux en pantalon.

    Elle sortit de sa poche un trousseau auquel était attaché un petit objet assez semblable à celui qu’elle avait dirigé vers le portail. Le prince ne fut pas mécontent de son observation. En avance sur son temps, ne perdant jamais de vue la technique et ses progrès, il imaginait déjà des applications comme la fermeture rapide du pont-levis en cas d’attaque.

    Il s’attendait à voir la porte s’ouvrir comme par enchantement, il fut étonné de voir Viviane introduire la clé dans la serrure, une clé certes petite, pourtant semblable dans son principe à celles du palais. La porte s’ouvrit.

    (à suivre)


  • Le feuilleton de l’été. Le fils du roi et les télécommandes (7)

    télécommande (7)Les vantaux s’ébranlèrent leur ouvrant le passage. Les chevaux s’avancèrent en soufflant. Leurs sabots cirés dérapaient sur le sol dallé de pierre lorsqu’une lumière surgit les éclairant comme en plein jour. Les yeux exorbités par la peur, les pauvres bêtes ruèrent dans leurs brancards dorés. Le prince parvint une fois encore à les calmer. Mais comme il secouait les rênes pour repartir, les vantaux du portail se refermèrent et heurtèrent bruyamment le carrosse mettant le comble à la panique.

    Le fils du roi crut à un piège :

    — Qu’est-ce encore ? Un enchantement ? Seriez-vous la fée Viviane ? Que vais-je dire au peuple quand le fils du roi reviendra au palais dans un carrosse cassé ?

    — J’avais pourtant téléphoné à l’installateur, il m’avait promis de venir cet après-midi. Ne fais pas tant d’histoire ! On trouvera un ébéniste pour restaurer tes dorures.

    À ces mots, elle tira sur ses tresses et les posa sur le banc, découvrant des cheveux bruns, coupés courts.

    — On étouffe là-dessous !

    Sous les yeux horrifiés du prince qui voyait sa princesse se transformer en page, elle descendit du carrosse d’un pas léger. Elle tendit à nouveau son petit objet vers le portail, qui lâcha sa proie et se referma derrière eux dans un claquement inquiétant.

    Elle guida le carrosse dans la montée. Le prince et son attelage se calmèrent lorsqu’elle leur montra du doigt une plateforme confortable. S’y garer fut un jeu d’enfants.

    À bien l’observer, elle n’avait rien d’un jeune garçon, d’un homosexuel ou d’un hermaphrodite. Il la trouvait plus attrayante que jamais malgré ses ridicules petits cheveux frisés. Il s’approcha d’elle :

    — Qui êtes-vous donc ? Une fée, une sorcière ? Dites-moi au moins votre nom !

    — Tu l’as dit ! Viviane. Je m’appelle Viviane.

    Il recula de trois pas, s’avança de quatre et la saisit dans ses bras :

    — Qui que tu sois, je t’aime à en mourir !

    (à suivre)


  • Feuilleton de l’été. Le fils du roi et les télécommandes (6)

    télécommande 2 jpgLe Prince comprit qu’il ne devait pas laisser passer sa chance. Ce corps vibrant à ses côtés dans l’obscurité, cette voix nette et claire dans l’odeur des blés le mettaient dans un état tel qu’il n’en avait jamais connu auparavant. Il se sentait à la fois léger et plein d’énergie. Il en oublia son agresseur, les règles de la chevalerie et accepta sans hésiter :

    — Mon carrosse est à vous, gente dame !

    — Que Son Altesse guide mes pas ! dit-elle en secouant ses tresses.

    Les poules étaient rentrées au bercail. Le carrosse trônait en face de l’église. Ses ors luisaient sous la lune en reflets argentés. Les chevaux assoupis les entendant agitèrent leurs pompons d’apparat. La jeune fille s’étonna :

    — On peut dire que tu as poussé loin la vérité historique !

    Il descendit le marchepied et ouvrit la porte :

    — Si Ma Dame veut se donner la peine… Les laquais sont partis, mais un Prince de sang se doit de résister à l’adversité !

    Elle retroussa ses jupes et s’installa sur les velours qui sentaient la poussière. Il referma la porte et s’assit sur le banc du cocher. De son fouet, il essayait de réveiller l’équipage quand il la vit grimper d’un pas leste et se blottir contre lui :

    — Pour te montrer le chemin… Je ne veux pas rester toute seule là-bas derrière.

    Le Prince sursauta. Ce n’était pas la place d’une future reine ! Mais, heureux de sentir sa peau contre la sienne à travers le satin de son pourpoint, il fit taire ses scrupules protocolaires.

    Le carrosse s’ébranla non sans mal. À peine sortis de la ville, ils furent assaillis par d’énormes monstres surgissant des champs alentour dans un terrible déchaînement. Leurs yeux lançaient des rayons lumineux qui perçaient l’obscurité. Des tourbillons de balles de blé les enveloppaient d’un halo diabolique. Les chevaux s’affolèrent, mais le prince dominant sa frayeur, tel l’aurige de Delphes, parvint à les maîtriser.

    — Les moissonneuses profitent du beau temps, dit la jeune femme d’une voix paisible.

    Les roues du carrosse, les sabots des chevaux sur le chemin caillouteux ajoutaient au vacarme. Le Prince aurait tellement préféré chevaucher son étalon, serrer sa belle contre lui, pouvoir lui avouer son amour à l’oreille, bercés par l’allure du fier animal, par la chanson des faux en mouvement, le cri des oiseaux dérangés, le froufrou de leur envol éperdu….

    — C’est ici ! Tu tournes à droite ! cria la jeune fille.

    Le superbe et interminable équipage eut toutes les peines du monde à prendre le virage. Au bout de l’allée entre deux rangées d’arbres, un portail apparut. Le Prince tira sur les rênes, mais la jeune fille le retint d’une main et de l’autre extirpa de son corsage un petit objet retenu par une fine cordelette et le tendit à bout de bras

    (à suivre)


  • Feuilleton de l’été (suite). Le fils du roi et les télécommandes (5)

    Résumé : Le fils du roi se retrouve en enfer.

    télécommande 2Stupéfié, le cœur bondissant dans la poitrine, il bredouilla une réponse qui se fondit dans le vacarme.

    — Comment t’appelles-tu ? hurla-t-elle à nouveau.

    Saisi par l’urgence de ne pas perdre une chance qui ne se renouvellerait pas de sitôt, il hurla à son tour comme les trompettes accueillant un hôte depuis les murailles du palais.

    — Lancelot !

    — Enzo ?

    — Non, Lan-ce-lot !

    Et il ajouta dans la crainte de voir la jeune fille s’évanouir comme un rêve dans cet univers démoniaque :

    — Et vous, qui êtes-vous ?

    Le vacarme couvrit ses paroles. D’un pas décidé, elle l’entraîna sans dommage vers le centre de la tente et commença à se trémousser au rythme de la foule et des tambours. Son corps ondulait, ses tresses se balançaient de droite et de gauche, ses pieds frappaient le sol avec un allant qui évoquait les danses dans les campagnes. Une paysanne ? Comment pourrait-il convaincre son père de l’épouser ?

    Il en était là de ses réflexions lorsque le personnage au justaucorps s’approcha et lui fit signe de le suivre. Son sang ne fit qu’un tour. Comment un être démoniaque pouvait-il donner des ordres à un prince dont les ancêtres avaient participé aux saintes croisades ? Il l’envoya valdinguer sur le sol et se proposait de l’achever d’un coup de dague lorsqu’il fut bousculé par la foule qui se précipitait de tous côtés, prenant parti pour l’un ou pour l’autre. Ce fut bientôt une bagarre généralisée où il devenait difficile de discerner les gesticulations des combattants de celles des danseurs.

    La jeune fille le tira par la manche malgré ses protestations. Elle le poussa vers la sortie et ils se retrouvèrent assis côte à côte sous les étoiles.

    — Tu n’es pas fou, Lancelot ? C’était un agent de sécurité. Il faut partir. Viens chez moi, mes parents ne sont pas là, ils sont à New York. On prend ta voiture ?

    (à suivre)

     


  • Le Jardin de Tougin, juillet 2017

    Le jardin de TouginSur ma chaise longue, je regarde le parasol tourner comme un moulin à vent, le lampion solaire danser dans le soleil. Un papillon blanc virevolte d’un buisson à un autre.  Le jardin frémit sous la bise. Quelques nuages blancs défilent sur les crêtes du Jura.

    Et je repense à Paris. Quelques jours avant notre départ, dans l’autobus qui mène aux Grands boulevards une fille m’avait intriguée, Elle se tenait debout, impassible, revêtue d’une tunique brodée de diamants, ultra courte, ras du pubis, décolletée jusqu’à l’aréole des tétons. Très grande, surélevée d’une vingtaine de centimètres par des talons et des chaussures endiamantées. Ses jambes interminables, ses épaules et son cou semblaient surgir de cette gangue lumineuse comme d’un coquillage. Il me fallut lever la tête pour apercevoir des yeux peints comme un tableau, de faux cils de trois centimètres. Une vingtaine d’années, si tant est qu’on ait pu donner un âge à cette jeune noire, indifférente, comme isolée du monde,  Un petit garçon la regardait des pieds à la tête, fasciné.

    Dans sa tenue de prostituée nocturne, elle semblait tellement incongrue parmi les quelques usagers de ce début d’après-midi que j’entendis à peine la question :

    – Maman, ça va ?

    La petite voix, enfantine et cristalline sortait de ce grand corps somptueux, de cette bouche écarlate et s’adressait à une femme assise un peu plus loin. La mère paraissait sortie de Notre-Dame des Victoires, l’église des Antillais de Paris, vêtements classiques, petite et un peu épaisse, un visage tranquille et sérieux. Je n’eus guère le loisir d’en savoir davantage car je descendis à la station suivante.

    L’anecdote me trottait dans la tête depuis mon départ de Paris. Qu’est-ce qui avait bien pu amener cette jeune fille à se prostituer ? J’imaginais des questions, des réponses de toutes sortes, cruelles ou indulgentes. Besoin d’argent ? Rapport trouble mère et fille ? C’est seulement aujourd’hui dans mon jardin de Tougin que je pense avoir découvert la vérité, avec le constat qu’on projette souvent ses propres fantasmes sur des situations insolites.

    La jeune fille s’était plus que probablement préparée pour un défilé de samba, danse ou manifestation de ce genre. Les fleurs et les papillons avaient répondu à mes questions.

     


  • dans le métro, juin 2017 (suite et fin)

    Métro 2 juil 17L’homme réagit enfin, il balbutia :

    – Le métro est à tout le monde !

    – Il y a de la place. Je vous ai parlé poliment, madame a été polie.

    L’homme se mura de nouveau dans son silence et ne poussa pas son bras .

    – Puisque c’est comme ça,  je vais vous casser la figure…,  dit le jeune homme sur un ton tranquille qui ne laissait aucun doute sur ses intentions.

    Les usagers du métro commençaient à s’intéresser à nous. On sentait qu’ils ne verraient pas véritablement d’inconvénient à assister à une remise en place du goujat. Pour ma part, je ne désirais guère servir de prétexte à un pugilat. Mon imagination voyait déjà une scène de bagarre du genre d’Alamo, le western que j’avais regardé la veille à la télévision.

    Il n’en fut rien, le personnage descendit à la station Concorde. Et tous de nous sourire. J’ai demandé à mon chevalier servant :

    – Vous lui auriez vraiment cassé la figure ?

    Il me répondit :

    – Je savais qu’il fuirait. Seul un lâche peut s’attaquer à une femme …

    Il hésita une seconde et je complétai : « de mon âge… ». Il approuva d’un sourire, comme si je n’étais pas si vieille que ça. Il ajoutait le tact à la bravoure. J’en fus émue.

    Nous avons démarré une petite conversation concernant les lignes de métro plus ou moins bondées. Le dialogue devint général et cette bonne humeur, bien parisienne quoiqu’en disent les grincheux, unissait avec plaisir les passagers de la 8. Comme par une ultime complicité, nous sommes descendus tous les deux à la station Richelieu-Drouot. J’ai encore la sensation de sa main ferme et bienveillante lorsque nous nous sommes dit adieu. Il était décidément très beau !


  • Dans le métro, juin 2017

    Dans le métro, juin 2017,jpgIl faisait chaud, très chaud. J’ai attendu de voir s’arrêter une rame moins encombrée que les autres. J’ai pu m’asseoir sur un strapontin à l’arrière des quatre places. Un homme s’est positionné debout contre moi à l’entrée des banquettes. Le wagon étant loin d’être plein, j’ai levé les yeux et reconnu l’individu qui s’était installé à la Motte-Piquet dans un siège cuvette avec des mines de propriétaire et m’avait jeté un regard peu engageant. La petite cinquantaine, grand, blond, un peu gras, vêtu d’un short et d’une chemisette ample.

     Je n’y pensais plus lorsqu’à la station École Militaire, j’ai senti des poils sur ma joue. Son coude et son bras me frôlaient le visage. J’ai d’abord essayé sans succès de saisir son regard pour lui faire savoir qu’il me gênait, puis je lui ai demandé poliment de se pousser un peu. Comme il faisait mine de ne rien entendre, j’ai poussé son coude du bout de l’index, avec pour seul effet de le sentir se presser davantage contre ma joue. Fatiguée par une journée de travail, j’hésitais à changer de place lorsqu’à ma droite j’ai entendu une voix :

    – Ce monsieur est avec vous ?

    Sur l’autre strapontin, un jeune homme s’était tourné vers moi. Vingt-cinq ans environ, blond cendré, beau, svelte, pas très grand mais robuste. Comme je lui répondais négativement, il leva la tête et  haussa le ton :

    – Monsieur ! Madame vous a demandé de retirer votre coude !

    L’homme ne bougea pas d’un cil et son bras devint plus insistant. Ne voulant pas d’esclandre, j’allais me lever lorsque le jeune homme me proposa d’échanger nos places. J’acceptais avec reconnaissance. À peine assis, il s’adressa au malotru :

    – Monsieur, pourriez-vous écarter votre bras ?

    Aucune réaction.

    – Si vous ne vous poussez pas, je vais vous casser la figure !

    (à suivre)


  • Feuilleton de l’été. Le fils du roi et les télécommandes (4)

    télécommande 2Et c’était bien l’enfer. Les damnés gesticulaient comme sur les fresques des églises. Ils sautaient et sautillaient pour échapper au feu qui les brûlait. Des volutes de fumée enveloppaient les têtes qui s’agitaient en tous sens. Des éclairs en lueurs subites dévoilaient des visages déformés, infiltraient des bouches grandes ouvertes sur des cris qu’on ne pouvait entendre. Des coups sourds et puissants secouaient la tente.

    Le fils du roi garda son sang-froid, invoqua Saint Georges et chercha des yeux le dragon à terrasser. Beaucoup de ces pauvres hères étaient vêtus des habits de fête endossés pour la visite du prince, chausses, pourpoints et robes de couleur vive, chemises et cols en dentelle, bérets et bonnets gaufrés. Mais des costumes étranges, des cuirasses à épaulettes, des tenues impudiques, des cheveux en tirebouchon désignaient de toute évidence les serviteurs de Satan. Il aperçut un personnage masqué, une cape rouge flottant sur les épaules, couvert des pieds à la tête d’un justaucorps sur lequel se lisait un grand S rouge. Il tira la dague de sa ceinture.

    Il allait frapper lorsqu’il sentit des mains entourer sa taille et le tirer en arrière. Il se retourna, prêt à en découdre. Ce qu’il vit le transforma en statue de sel. Une jeune femme aux longues tresses blondes et aux yeux de myosotis le regardait en souriant. Elle correspondait trait pour trait à l’idéal qu’il attendait depuis tant d’années. La taille fine, le regard vif, elle levait sur lui un visage volontaire et bienveillant.

    — Arrête ! cria-t-elle.

    (à suivre)


  • Feuilleton de l’été. Le fils du roi et les télécommandes (3)

    Lorsqu’il se réveilla, la nuit était tombée, un silence étrange régnait sur la ville. Une rumeur lointaine provenant de la fenêtre ouverte le tira du lit. Il descendit l’escalier. Les salles étaient vides. Il franchit la porte de la maison. La place était déserte. Son escorte, ses pages et ses laquais s’étaient volatilisés. Seuls les quatre chevaux attelés à son carrosse doré et cinq poules picoreuses montraient quelques signes de vie.   Il s’indigna d’abord d’un abandon qui s’apparentait à un crime de lèse-majesté, puis il s’en félicita. Il se dirigea d’un pas alerte vers une rumeur qui enflait au loin.

    Il traversa le village vidé de ses habitants. Dans un champ fraîchement moissonné, il vit une énorme tente soutenue par d’immenses piquets dressés vers le ciel. Un vacarme s’en échappait, comme si le tonnerre de l’orage s’y était installé à demeure. Il s’approcha courageusement de l’entrée. Mais un éclair et une déflagration le firent vaciller. Il recula.

    Il s’avança avec détermination et s’arrêta sur le seuil, les deux pieds enracinés dans la terre de son royaume, bien décidé à affronter ce qui ressemblait à l’antre du diable. Yeux brouillés, tympans en déroute, il lui fallut quelques secondes avant d’apercevoir la foule entassée. Le village tout entier s’y trouvait réuni.

    (à suivre)


  • Feuilleton de l’été. Le fils du roi et les télécommandes (2)

    La garde aux uniformes chamarrés encadrait le carrosse dans un vacarme qui lui cassait les oreilles. Les moissonneurs s’appuyaient un instant sur leur faux pour regarder défiler le cortège dans la poussière du chemin. Ils en profitaient pour s’éponger le front.

    Il aurait tant aimé voir les paysans bénéficier des récentes améliorations techniques concernant les charrues, les harnais, les engrais, les moulins à eau et à blé. Mais son père sourd à toute proposition s’entêtait à ne pas changer un système qui fonctionnait très bien depuis des décennies.

    Le carrosse s’approchait de la ville. Des habitants s’attroupaient déjà le long du chemin. Il se secoua, afficha un sourire radieux et salua de la main. Franchissant un arc de triomphe tressé de feuillage et de fleurs, au son des acclamations et des trompettes, le carrosse dont les ors brillaient au soleil entra dans la ville sur un lit de pétales de roses.

    Le prince reçut échevin, magistrats, prêtres et évêque, les représentants des corporations, écouta les doléances, lança des louis d’or aux enfants et aux mendiants. Il écouta les discours, applaudit les jongleurs et les acrobates. Mais il s’ennuyait à mourir et comprenait pourquoi la plupart des fils de rois désiraient partir à la guerre. Mais le pays était en paix depuis longtemps et l’armement entassé dans le vestibule du palais ne lui aurait été d’aucune utilité. On ne faisait plus la guerre avec des hallebardes.

    On lui servit l’habituel banquet. Plus de cent personnes festoyaient au son lancinant des luths, des tambours et des chanteurs. Les échansons se précipitaient pour remplir son verre et son assiette. Son estomac se révoltait, ses oreilles se mêlaient d’acouphènes, son nez et ses poumons saturés de parfums étaient au bord de l’asphyxie. La tête lui tournait.

    Il était déjà six heures du soir et le dessert venait juste d’être servi. Il attendit encore un peu et demanda à se retirer. On se précipita, on le conduisit dans la plus belle chambre de la ville. Le temps d’observer le plafond peint de fleurettes, il s’endormit en rêvant de modernité.

    (à suivre)