Métro. Malakoff

En ce début d’après-midi, je vais à l’atelier. Le métro est à moitié plein. Une jeune femme, chevelure brune bouclée tombant sur les épaules, porte sur son dos dans une gaine noire une sorte de violoncelle en moins ventru. Elle est encombrée d’un sac à compartiments et cherche une place des yeux. Je me pousse sur mon strapontin. Elle s’assied avec quelques difficultés. Comme elle s’excuse, un peu effarée, je lui demande :

— C’est une kalachnikov ?

Elle sursaute et bredouille :

— Oh, non ! Pourquoi vous me dites ça ?

— Alors c’est un instrument de musique ?

Elle me fixe de ses yeux sombres et se met à rire :

— Je ne sais pas si je peux vous le dire.

Comme je n’insiste pas, elle continue :

— Je pars en opération ! Une opération de sauvetage. C’est mon équipement.

Des images de secours me viennent. Elle me précède :

— Je viens d’être appelée pour une intervention.

Elle sort son téléphone. Elle me montre l’appel et la photo qui l’accompagne.

J’ai du mal à comprendre. En regardant bien, je finis par voir une sorte de pigeon coincé sous une voiture.

— C’est un canard, me dit-elle.

À mon tour de sursauter :

— Un colvert ?

— Oui, on en sauve beaucoup !

Pas de chance, les colverts sont ma bête noire ! Ils pourrissent nos baignades dans le Léman. Leurs crottes infestées de parasites remontent à la surface de l’eau, se fixent sur la peau et provoquent des démangeaisons.

— Il y en a trop ! me suis-je écrié.

Elle hoche négativement la tête comme s’ils étaient en voie d’extinction.

Elle a touché un point sensible. Je ne supporte pas non plus ces milliers cormorans qui dévorent des bancs entiers de poissons, ni les goélands qui se jettent sur tout se qui se mange et se posent sur les toitures qu’ils couvrent de fientes. Je les mets dans le même sac que les moustiques et les méduses.

À mon visage, elle voit que je ne suis pas tout à fait d’accord, elle s’attendait à des félicitations. Elle me dit :

— J’ai suivi une formation. Ce n’est pas toujours facile et même parfois dangereux.

— Vous êtes bénévole ?

— Oui, comme dans toutes les associations de sauvetage.

Un sourire et elle est descendue à Concorde.

J’aime ces rencontres éphémères. « Bonjour, bonsoir. »

Dui Thong et Laurent proposaient à Malakoff des mélodies sur le thème du voyage : Gounot, Fauré, Bizet, Chabrier…

Métro, bus, on s’est retrouvé dans la proche banlieue. Petits immeubles, des pavillons, une ruelle. Nous nous sommes arrêtés devant une grosse maison bourgeoise du 19 ème siècle : Portail, perron, boiseries et céramiques, un petit jardin mangé par les arbres. Elle avait dû avoir belle allure ! Mais, derrière, à quelques dizaines de mètres une barre d’immeuble s’élevait sur une trentaine d’étages. Un mur de fenêtres ! Il fallait lever les yeux pour apercevoir les vastes terrasses de son sommet.

Et ça a fait tilt dans ma tête !

Mon passé a resurgi. Je me suis retrouvée des décennies auparavant, tout là-haut, dans l’atelier de sculpture de mon ami Jean Kiras, un grand espace vitré prolongé par une terrasse de plusieurs centaines de mètres carrés, en proue sur le vide, Paris et sa banlieue.

Nous nous étions penchés vers le sol pour observer les minuscules maisons entourées de leurs jardinets et Jean nous avait raconté :

— Je travaillais sur un très gros bloc de polystyrène expansé pour un pré projet. Un coup de vent l’a emporté. Il est tombé dans un de ces petits jardins et j’ai vu sortir le propriétaire, le regarder, lever la tête et tourner autour.

— Tu as pu le récupérer ?

— C’était trop compliqué. Je me demande ce qu’il a pensé !