Mort de Bernadette Chirac. La Caverne du Pont-Neuf

L’annonce du décès de Bernadette Chirac a fait l’objet d’innombrables articles, reportages dans les journaux et chaînes de TV. Elle s’est éteinte à 93 ans. Malgré son éloignement de la vie publique, cette femme de caractère a laissé des traces dans la mémoire des français.

Drôle de bonne femme ! Issue de l’aristocratie, elle avait épousé par amour contre l’avis de ses parents Jacques Chirac, fils d’instituteur, beau garçon, d’une ambition dévorante, son camarade de Science Po. « ce n’était pas qu’un mariage d’amour mais un mariage d’ambition » dira-t-elle plus tard.[15].

Elle en a vécu de dur, un mari volage, sans cesse absent, une fille restée handicapée après une méningite, mais elle a toujours assurée. Elle a vécu au service de son mari jusqu’à son élection au conseil général de Corrèze, « le plus beau jour de ma vie » a-t-elle dit lors d’une interview.

Claude, leur deuxième fille, jolie et dynamique, se fit remarquer dans les médias comme conseillère de communication auprès de Jacques Chirac, devenu maire de Paris, puis président de la République.

Mais peu à peu, cette femme assurée de ses valeurs conservatrices, à la parole sans fard,  s’est fait une place dans le cœur des Français, surtout à travers ses œuvres caritatives : Les pièces jaunes et la maison de Solenn, la Fondation Pompidou, etc. Elle dirigeait d’une main ferme ses multiples activités en grande bourgeoise consciente de ses devoirs sociaux. Au dessus des contingences, elle échappa de justesse à des poursuites sur les « frais de bouche » de la mairie de Paris. A l’aise dans le secteur du luxe, LVMH, elle y avait ses entrées, tout en se ressourçant dans sa Corrèze. Une « grande dame » des temps jadis.

Elle me fait un peu penser à ma mère, elle aussi fille de militaire.

Si je l’évoque un peu longuement, c’est aussi parce que je l’avais croisée devant la Halle aux grains. Protégée par ses éternelles lunettes noires, elle arpentait la place d’un pas assuré. On sentait qu’il n’y avait pas intérêt à l’arrêter.

Aujourd’hui, une femme de caractère cherche davantage à échapper au destin d’épouse et de bienfaitrice. Elle cherche sa place dans une société plus libre et responsable. Utopie ?

J’ignorais même le nom de J. R., de cet homme à tout faire dans l’art et la communication. J’avais juste aperçu à la télévision un immense trompe-l’œil photographique autour de la pyramide du Louvre. J’avais juste compris qu’il lançait des messages un peu comme l’anglais Bansky sur les murs des villes. J’avais vaguement remarqué cet homme caché derrière sa barbe, ses lunettes noires et son chapeau, un peu énervant par son côté insaisissable et j’avais détourné les yeux. Je n’aime pas trop les messages tonitruants, je préfère la poésie de Bansky.

C’est ainsi que voyant le pont Neuf bouché pour un mois, même aux piétons, que j’ai vu la construction de cette immense installation, je me suis un peu énervée. Je devais faire un grand détour pour aller à l’atelier théâtre des Grands Augustins.

Quand ce fut fini, vue du Pont-au-Change, cette montagne de roche qui surgissait sur le grand bras de la Seine était tout de même impressionnante ! On allait rouvrir le pont aux piétons, invités à le franchir dans une grande caverne. J’attendais de voir. J’ai presque pardonné à J.R. les crampes de mes jambes trop sollicitées par le détour. Je ne devais pas mégoter, c’était ma participation à une œuvre d’art.

Autour de moi, les avis étaient partagés, les uns ne tarissaient pas d’éloge devant l’audace du concepteur, heureux que Paris soit de nouveau mis à l’honneur. D’autres trouvaient le lien avec l’emballage du pont par Christo tout à fait oiseux et même misérable. Pour ma part je n’en pensais pas grand-chose, jusqu’à la semaine dernière.

Un épisode de canicule prématuré a été suivi par des orages d’une grande violence. Des coups de vent exceptionnels ont arraché la bâche photographique qui recouvrait les structures gonflables. Il fallait tout expertiser, tout renvoyer dans les ateliers, un travail qui allait continuer de paralyser la circulation pendant de longues semaines.

Hier encore, j’ai dû rentrer chez moi par le Palais-Royal, très beau dans la nuit, mais les jambes en compote. Quand j’ai traversé la Seine, j’ai pensé devant les boudins de plastique déshabillés par la tempête, qu’ils dévoilaient les boursoufflures de l’art contemporain et de la société actuelle.

On veut toujours plus grand, toujours plus extraordinaire, toujours plus admirable, alors que tout un chacun se sent toujours plus petit, toujours plus seul dans un monde qu’il ne maîtrise pas, sans savoir qu’il est justement la vie.