En Suisse, les enfants ont fait leur rentrée à l’école et dimanche les familles étaient de retour sur la plage malgré la bise et les vagues.
Des sportifs y gonflaient des planches de paddle à coups de pistons, les familles s’installaient sous les arbres en vastes cercles garnis de sièges pliants, de draps de bain, de nappes et de glacières. Plusieurs générations avec bébés et enfants s’y retrouvaient avec bonheur et un peu d’agitation. Un cercle de trentenaires exécutait les mouvements que leur indiquait bruyamment un volumineux moniteur au son d’une musique répétitive sortie d’un de ces nouveaux amplificateurs miniaturisés.
La dame qui nage tous les jours et par tous les temps nous a dit :
— Je crois qu’aujourd’hui je vais aller nager de l’autre côté du port, il n’y a personne, même le week-end.
Pour tout dire, à Paris nous ne voyons plus guère de jeunes et encore moins de bébés. Je me surprends à m’étonner quand je croise une femme enceinte. Les logements étant trop chers, les jeunes sont contraints de partir en banlieue ou en province. Alors j’aime regarder cette jeunesse sur la plage. Je me réjouis de voir les parents s’occuper de leurs enfants, les jeunes s’amuser.
Cependant, nous n’étions pas fâchés le lendemain de savoir cette belle jeunesse à l’école et nous espérions profiter d’une plage quasiment déserte. Mais en poussant le portail de la plage, nous avons entendu des cris.
Une vingtaine d’enfants d’une petite dizaine d’années se poursuivaient dans des hurlements. Manifestement une classe de primaire. Insensibles au vacarme, deux maîtresses discutaient à côté d’un grand sac, reconnaissables à leurs tee-shirts identiques. Ça promettait !
Mais le temps que nous enfilions nos maillots de bain, elles s’adressaient aux enfants.
— Je compte jusqu’à 30, vous approchez et je ne veux plus un bruit ! dit l’une d’une voix sans réplique.
Pendant qu’elle comptait à l’envers, « Trente, vingt-neuf, vingt-huit… », l’autre distribuait des cahiers neufs, des crayons à papier et des petits coussins colorés. À zéro, on n’entendit plus que le bruit des mouettes. Surréaliste pour des français accoutumés aux bousculades scolaires !
— Vous vous asseyez à distance les uns des autres et vous regardez le lac, les vagues, les bateaux, les montagnes.
Elle donna quelques détails sur le Léman, sa géographie, puis :
— Vous dessinez ce que vous voyez, chacun ce qu’il veut. Un oiseau ou un rocher. Ne cherchez pas à imiter qui ou quoi que ce soit, dessinez juste ce que vous voyez !
Et les enfants, sans un bruit, aspirés par le paysage se sont mis à dessiner comme si leur vie en dépendait.
Un peu surpris, nous nous sommes glissés dans une eau à température idéale et nous avons nagé avec un plaisir augmenté par la présence de ces enfants dispersés sous le soleil comme des oiseaux à l’arrêt, attentifs et silencieux.
Quand au bout d’un quart d’heure nous sommes remontés sur la plage, ils rendaient leur cahier.
Je n’ai pas pu m’empêcher de demander à l’un d’eux de me montrer son dessin. Il me l’a tendu avec simplicité. On voyait des rochers, la rive en face, les vagues et un drôle de personnage les bras en l’air. C’était bien vu et charmant.
Comme je continuais mon chemin vers le banc où nous avions laissé nos vêtements, je suis passée devant la maîtresse et je lui ai demandé de voir un autre dessin. Un enfant me l’a montré, assez semblable. La maîtresse m’a souri et elle a dit :
— Vous voyez, vous êtes la star !
Ils m’avaient dessinée en train de nager.
J’ai été épatée par cet enseignement helvétique.
Par la suite, j’ai pensé que je n’avais pas vu les petits blacks-blancs-beurs de la résidence voisine. Il s’agissait probablement d’une de ces écoles privées qui fleurissent en Suisse pour enfants fortunés, peut-être une classe enfantine du collège du Léman.