Œdipe–roi à Jussieu, De natura rerum au Lavoir moderne

La quinzaine du festival des Dyonisies a beaucoup occupé Gilles. Je suis allée le voir jouer Tirésias dans Œdipe–roi, le deuxième samedi. J’avais déjà vu cette mise en scène cinq ans auparavant.

Au mois de janvier, la voix de Gilles s’était mise à lui jouer des tours, s’enrouant parfois sans prévenir. Par miracle, il avait trouvé une charmante orthophoniste spécialisée et pendant deux mois, je l’avais entendu réciter des mots compliqués, travailler sa respiration. Mais sa voix était restée fragile. Pour ne rien arranger, il allait porter un masque instable dont la bouche devait impérativement coïncider avec la sienne. C’est donc avec inquiétude que je l’ai vu s’avancer sur la scène agrippé à un long bâton d’olivier, guidé par un jeune grec.

Tout s’est bien passé. Il n’avait pas la sonorité d’Œdipe et de Créon, mais du fait qu’on comprenait les paroles, sa voix avait même quelque chose de frappant. Elle ajoutait avec une autorité intacte à l’horreur des événements que Tirésias annonçait à Œdipe, lequel ne voulait rien entendre. Je lui ai tout de même demandé à la sortie s’il avait craint pour sa voix :

— J’étais surtout inquiet pour mon texte. J’ai moins de mémoire ! Et je ne voyais rien  derrière le masque.

Ce qui convenait à son rôle de devin aveugle !

Par la suite, toujours dans le cadre du festival, nous avons assisté à un spectacle autour d’Iphigénie en Tauride au Lavoir moderne. En fait de moderne, c’était le théâtre le plus délabré qui soit, par un effet volontaire comme celui de Peter Brook aux Bouffes du nord. Les fauteuils étaient heureusement confortables. En sortant, je n’ai pu m’empêcher de dire à Gilles :

— Toutes ces histoires autour de cette famille, Clytemnestre, Electre, Oreste, etc., ça fait deux mille cinq cents ans qu’on nous les rabâche ! Pour ma part, j’en ai un peu assez !

On a toujours l’impression de blasphémer quand on dit ce genre de choses !

Le De natura rerum de Lucrèce a suivi dans le même théâtre, trois quarts d’heure plus tard. Traduction et lecture par Guillaume Boussard. Un enchantement ! Comment dire l’humanité, l’humour, la délicatesse issues de ses hexamètres, la simplicité et la musicalité, la générosité de sa voix ? Avant de revenir dans la salle, j’avais dit à Yann, le responsable de la culture de la Sorbonne :

— C’est vraiment pour Guillaume que je reste !

Sandrine, son épouse, m’avait suggéré :

— Tu peux penser à autre chose, te laisser porter par la musique des mots.

J’avais répondu :

— Comme la musique indienne ?

Elle avait hoché la tête avec un sourire. Et c’est un peu ce qui m’est arrivé.

Le point commun des deux spectacles était la Piété, la relation aux dieux. Avec Lucrèce, Guillaume nous a ouvert des sujets, comme la mort, la peur, la souffrance, le bonheur et leur rapport avec l’inconnu. On se trouvait devant le mystère de l’existence, comme sur une vague immense et souple composée d’amitiés, de paysages accumulés à travers les âges, réunis dans une assemblée que l’auteur préférait ne pas nommer piété, préférant « la réalité des choses » aux religions.

Cela fait un moment que je veux vous évoquer un ami, 73 ans, venu de Rouen à l’occasion des Dyonisies pour jouer des rôles importants dans trois pièces différentes, trois jours successifs. Un exploit ! Sa vie pourrait remplir des pages et des pages, une vie presque modeste et cependant totalement hors norme. Il est resté dormir chez nous. J’y reviendrai aussitôt que possible.