
Les obsèques d’Inès se déroulèrent sous la pluie. Difficiles à évoquer.
Il y avait foule dans l’église de Meudon. En avance, nous avons pu nous asseoir sur le bas côté. Très vite l’assistance a débordé sur la place, sous les parapluies, dans le vent et le froid.
Sur le premier banc de la nef, à gauche, les enfants, Zoé, Gaspard et Léon, attendaient debout à côté de leur père. À droite, les cousins et cousines du même âge étaient blottis devant leurs parents, les frères et sœurs d’Inès, dont Damien et Minh arrivés de Singapour.
Gonzague a pris la parole en premier.
— Mon amour ! Toi si discrète, tu aurais été bien étonnée de savoir le nombre de ceux qui sont venus te dire adieu…
Sa voix s’est étranglée dans la gorge :
— Nous allons vivre sans toi…
En retenant ses larmes, il a lancé un appel à l’espoir, à la joie. La foi dans l’au-delà, dans la résurrection des corps. De haute taille, cheveux en bataille, il se tenait debout, aussi solide que possible, à l’aube de la cinquantaine.
Après les témoignages, plus effarés les uns que les autres, le rituel débuta par un Alléluia trébuchant.
Comme aux obsèques d’Alain quelques semaines plus tôt, la lettre de Saint Paul aux Corinthiens se fit entendre. Un écho à sa lecture le jour de leur mariage. Un texte qui m’a toujours laissée perplexe.
J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.
…
il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;
il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout
…
Je me souviens de leur mariage. Il avait été célébré dans la collégiale de Mantes la jolie, un joyau d’architecture gothique, lumineuse, aérienne. Quand Inès est sortie de la voiture et qu’au bras de son père, elle a traversé le parvis ensoleillé, des jeunes filles venues des quartiers proches se sont arrêtées sur les vieux pavés. L’une d’elles a crié, admirative :
— Regardez la mariée, elle est grave belle !
J’entends encore leur accent beur. Deux mondes se croisaient.
Dans l’église de Meudon, ville cossue, la communion et le goupillon ont mis l’assistance en mouvement durant de longues minutes. On avait l’impression que le flot ne s’arrêterait jamais. Je m’attendais à pleurer ou du moins à avoir la gorge nouée devant le cercueil, un cercueil brésilien verni, orné de poignées et de motifs en bronze doré, garni d’une petite trappe (fermée) pour le visage. Il n’en fut rien. C’est presque avec plaisir que j’ai pu accompagner mon geste d’un tendre : « Ma belle Inès », comme si je la voyais me sourire. Étrange !
Nous nous sommes congratulés sur le parvis sous la pluie. Je tremblais de froid et nous avons préféré les laisser partir de leur côté pour le cimetière, au chaud dans un salon de thé, jusqu’à ce que Ghislain vienne nous chercher pour aller chez Gonzague.
Une grande maison sur la colline. Grille d’entrée, jardinet, parking, perron. Un vestibule précédait un espace sans cloison composé d’une cuisine, quelques marches plus bas de la salle à manger et d’un grand salon, éclairés par une large baie vitrée s’ouvrant sur un jardin avec arbres et allées. On se serait cru à la campagne. Un feu pétillait dans la vaste cheminée. Un gros chien beige un peu trop nourri allait de l’un à l’autre.
La cinquantaine de convives tenait à l’aise autour d’un buffet en désordre sur l’îlot central. Il ne manquait qu’Inès ! Mais sur les murs et les meubles, quantité d’objets et de céramiques parlaient d’elle, styliste, photographe de presse, céramiste à ses heures.
Les conversations tournèrent vite autour des nouvelles de chacun. On planait un peu.
Comme nous allions partir, je ne savais pas comment exprimer ma solidarité à Gonzague :
— Tu es tellement entouré !
Il a dit ;
— Vous pouvez prier pour nous.
J’ai dit :
— Sûr, je le ferai… À ma façon !
Catherine nous accompagnait à la porte. Soutenue par sa foi religieuse, elle a fait preuve d’un courage impressionnant depuis l’annonce de la mort de sa fille. Elle a dit, pleine de bonne volonté :
— Je peux te montrer.
J’ai dit :
— Il y a mille façons…
— Amour et force… a proposé Gonzague.
— Ça, ça me va… ai-je balbutié.