• Hommage à Anahita Bathaie à Ivry sur Seine.

    Combien de temps vais-je continuer ces chroniques ? J’ai parfois envie d’arrêter, mais quelque chose me retient. Votre présence, invisible mais réelle ? Quand je suis devant mon clavier, je suis avec vous, un sentiment fort, mystérieux et touchant, assez proche de ces amitiés de longue date qui demeurent malgré la distance et l’absence.

    Me relisant, je m’étonne des choix qui guident ces récits. Pourquoi telle anecdote plutôt qu’une autre ? Pourquoi certains silences sur des sujets qui me tiennent à cœur ? Pourquoi de longues pages sur des situations éphémères ? Pourquoi évoquer les événements nationaux et internationaux, quand nous en sommes tous abreuvés par les médias et que je me sens démunie face à eux ?

    En fait, j’écris comme on plonge dans l’inconnu, sans savoir ce qui sortira de mon clavier et je crois que c’est cette liberté que j’aime partager avec vous.

    Samedi, nous sommes allés à une cérémonie en hommage à Anahita Bathaie, une costumière de la compagnie Démodocos. Je ne la connaissais pas, mais j’avais admiré ses costumes des Perses. Dans une performance, elle avait fait parler des masques fabriqués dans son village d’origine en Iran. À l’âge de 40 ans, elle vient de mourir d’un cancer foudroyant, laissant un enfant de six ans.

    Gilles était invité à cet hommage dans la gallery Fernand Leger, lieu culturel de la ville d‘Ivry dont elle était un des piliers. Or cette ville avait rempli mon imaginaire à ma sortie des écoles d’art. Mon ami Patrick Poirier et son épouse Anne avaient été hébergés dans un de ses ateliers à leur retour de la Villa Médicis, démarrage d’une brillante carrière internationale. Je voulais en savoir plus sur ce lieu resté exceptionnellement communiste.

    En sortant du métro, nous avons plongé dans un monde de béton antédiluvien, des terrasses dressaient leurs pointes en V à la Vauban. Pas très convivial et même sinistre ! Un témoignage des années 70, au cœur des fameuses « Trente glorieuses » où les investissements ne mégotaient pas sur la dépense, surtout dans les mairies communistes du pourtour de Paris. Les architectes nageaient en pleine utopie, plus sociologues que réalistes, ils imaginaient refaire le monde.

    Difficile de trouver son chemin dans cet univers morcelé, nous nous sommes approchés d’une porte vitrée éclairée derrière des gros piliers en V. Un homme en est sorti qui nous a désigné un escalier menant au deuxième sous-sol. En bas, une foule silencieuse avait débordé d’un auditorium, elle s’était glissée de chaque côté d’une table qui s’étendait tout le long d’une vaste salle en V pouvant accueillir à l’aise une centaine de convives. Le couvert était mis.

    Sur un mur, un grand écran transmettait une vidéo, montrant Anahita dans tous les épisodes de sa vie, de l’enfance à ses combats pour la liberté, son exil, et ses activités artistiques. Elle montrait une personnalité forte, d’innombrables amitiés, des fêtes, des bons repas, des week-ends à la campagne. Une vie intense tissée de générosité et d’inventivité.

    Ce genre de commémoration me laisse toujours un peu gênée. Un peu comme si je restais à la porte d’un paradis inaccessible.

    Nous nous sommes assis sur les chaises prévues pour le repas. Autour de nous s’agitait la communauté iranienne. Dans l’auditorium, on devinait un monde d’artistes, mais dans la salle la diaspora s’installait comme une vaste famille. La tristesse accompagnait le bonheur de se retrouver. Tout le monde se connaissait et s’embrassait.

    Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’au même moment, la répression s’abattait sur l’Iran.

    (à suivre.)


  • Capture de Maduro et prise de pouvoir du Venezuela par les USA.

    Nicolas Maduro est arrivé au tribunal de New York pour sa première  comparution après sa capture au Vénézuela

    Une fois de plus le monde est en état de choc. Dans la nuit du 2 au 3 janvier, les États-Unis ont lancé une opération militaire au Venezuela et capturé le Président Maduro. Ils ont pris le contrôle du pays à l’encontre du droit international et de la charte des Nations Unies, établie après la guerre de 40.

    Donald Trump l’avait annoncé. Il prétend à une opération de police et à la mise en jugement de Maduro, en tant que participant au trafic de drogue qui inonde les USA. Il a agi à l’insu du Congrès et du Sénat, ce qui est contraire à la constitution américaine.

    Dans la réalité, cette opération préparée dans le plus grand secret avait pour but de s’emparer des réserves de pétrole du pays, les plus importantes du monde.

    Nous sommes désormais en face d’une dérégulation d’un bout de la planète à l’autre.

    Dans la foulée, Donald Trump vient d’annoncer qu’il allait prendre possession du Groenland dans les prochains jours : « Nous avons besoin du Groenland du point de vue de la sécurité nationale, et le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper ». Intérêt géopolitique et économique, le Groenland étant riche en minerais, mais aussi un dérivatif à l’affaire Epstein.

    Maduro est à New York pour y être jugé. Le magistrat chargé de la procédure est âgé de 92 ans. Un démocrate très expérimenté dit-on !

    Un incendie dans un bar, la nuit du Nouvel An a fait 40 morts et 140 blessés dans la station de ski de Crans-Montana en Suisse. Cela m’a rappelé celui du dancing de Saint-Laurent-du-Pont, il y a cinquante ans, 146 jeunes avaient péri dans des circonstances analogues. Des jeunesses fauchées par la négligence des organisateurs. Portes de secours bloquées. Mon frère Hervé avait ensuite travaillé à l’élaboration de plastiques ininflammables.

    Le bar Constellation était tenu par des Français ayant déjà eu affaire avec la justice française. Beaucoup de victimes étaient mineures. Quelle tristesse !

    Nous avons fêté les rois avec Julien et Thomas. Gilles a eu la fève.

    Il a neigé hier à Paris. Nous avons hélas dû annuler la rentrée du théâtre. Nous nous retrouverons la semaine prochaine.

    J’étais à l’atelier. Les bus ne roulaient plus, pas de taxis. Une chute est si vite arrivée avec ses conséquences parfois très lourdes ! J’ai un peu hésité à y passer la nuit, mais après réflexion j’ai pris le métro dont la bouche est juste devant la porte, côté Motte-Picquet. L’escalier était salé.

    Il était bondé. Je me suis débrouillée pour sortir à Bourse, la station la plus proche de l’appartement. À mon âge, on n’a plus d’équilibre, par manque de muscles, mais aussi de confiance. Je m’étais dit que je trouverais peut-être un bras secourable pour parcourir la rue Notre-Dame des Victoires.

    Ce ne fut pas nécessaire, en marchant sur la neige fraîche et le long des immeubles, j’ai pu atteindre la place sans encombre. Que c’était beau ! Les gens avançaient sans bruit dans la ville désertée par les voitures, l’architecture fantomatique des monuments historiques semblait surgir du passé. Les réverbères éclairaient des espaces intimes, sorte d’îlots dans la nuit.

    On nous annonce une seconde vague de neige dans deux jours. Je n’irai pas à l’atelier. De toute façon, je commence la correction pour édition des chroniques de 2025 et c’est un long travail.


  • Fin et début d’année

    Oui, l’année finit, une nouvelle commence.

    L’année 25 fut terrible. Guerres, famines, catastrophes climatiques, déplacements de population, gouvernements autocrates, puissance de l’argent, explosion de la drogue, appauvrissement de l’Europe. L’année 26 ne s’annonce pas meilleure. Lourde de menaces, invasion de Taïwan et chaos politiques.

    Et pourtant, il faut espérer, on peut espérer. On voit surgir des bonnes volontés, chacun cherche des solutions à son niveau.

    Nous nous sommes retrouvés tous réunis pour la veille de Noël. Et chacun a fait de son mieux, sans ostentation, sans artifices, chacun à sa façon, pour exprimer cette solidarité qui chauffe en profondeur et permet d’avancer pas à pas dans ce monde aux repères incertains.

    En famille, entre amis, les rencontres, les conversations au téléphone, les messages tressent des questions, tissent quelques réponses au mystère de la vie et de la mort, du bonheur et de la souffrance. Je ne citerai pas tous les événements de cette dernière semaine, ce serait trop long. J’espère qu’ils imprégneront les récits de l’année qui vient.

    À mon âge, un tri s’est fait dans les priorités. L’apparence a perdu de son importance, laissant la place à des observations plus fines, à des tendresses cachées, à des espoirs d’amour, à des peurs à dépasser, des incompréhensions à relativiser. Serait-ce la sagesse de l’âge ? Peut-elle résister à la réalité ? Quelle réalité ? La vie et la mort sont indissolubles, il faut s’y faire.

    Cette année qui commence peut essayer de faire en sorte que la vie gagne au jour le jour, que la peur ne nous entrave pas trop, que le goût de l’autre s’affirme avec plaisir, que la nature s’épanouisse. Une lutte de chaque instant qui en vaut la peine.

    Que vive la nouvelle année, de l’hiver jusqu’à l’automne, en passant par le printemps et l’été !


  • Les pianos (suite)

    La Leçon de musique. Henri Matisse. Huile sur toile, 245, 1 x 212,7 cm.

    Presque chaque soir, avant de partir, je vais jouer sur le piano de l’immeuble de mon atelier. Quelqu’un l’a recouvert d’une sorte de housse molletonnée et je devine s’il a été utilisé à la façon dont elle est tirée.

    Je pense souvent à La Leçon de piano de Matisse, un peu comme si j’en suivais une trace.

    Mes partitions sont à Gex et j’ai cherché dans Paris mes morceaux préférés. Les boutiques Beuscher ont disparu. Une seule en vend encore, prise d’assaut derrière la gare Saint Lazare. Depuis un siècle, Les Classiques Favoris de chez Lemoine éditaient, classées par difficultés, de belles partitions agrémentées de leurs doigtés. Hélas, seuls quelques-uns ont été réédités, maladroitement, sur un papier peu maniable.

    Je les ai cherchés d’occasion sur Internet. Ils sont devenus une rareté vendue à prix d’or. Commandés il y a plus d’un mois, j’attends toujours les petits préludes de Bach.

    J’ai glané ce que je pouvais sur Internet et je me débrouille en attendant de pouvoir scanner les partitions de Tougin.

    Pour quelqu’un d’aussi peu habile que moi, changer de piano n’est pas facile et mes doigts dérapent beaucoup. Je crains toujours d’ennuyer les occupants de l’immeuble. La semaine dernière, une dame très active lors des fêtes est entrée dans la salle pour la montrer à des amis. Je m’étais arrêtée de jouer. Elle a dit :

    — Je vous en prie, continuez. On ne veut pas vous déranger.

    Et elle a ajouté :

    — C’est agréable de vous écouter !

    Je n’en revenais pas ! Elle m’a un peu rassurée.

    Un autre jour, une petite jeune fille a entrebâillé la porte et a montré le bout de son nez. Je lui ai fait signe d’entrer. Elle s’est avancée avec timidité.

    — Tu sais jouer du piano ?

    — Non ! Mais je voudrais bien. C’est beau.

    Après un long silence, elle a murmuré ;

    — Vous pourriez m’apprendre ?

    Je lui ai dit d’aller voir Anne-Laure qui pourrait éventuellement lui indiquer quelqu’un.

    Depuis, elle revient de temps en temps. Elle a 12 ans, se nomme Siena.

    Je lui ai dit :

    — Comme la ville de Sienne en Italie ?

    Elle m’a dit « Oui » avec un sourire lumineux. Ses parents sont franco-allemands et libanais, elle parle un français sans accent.

    Céleste, à son retour chez elle, près de Chicago, m’a envoyé un message évoquant le plaisir de nos rencontres.

    L’instrument est sensible à la température, à l’humidité ambiante, il a ses jours. Mais quand il est en forme, il suffit d’effleurer les touches pour qu’il chante comme un oiseau.

    C’est peut-être lui qui m’a rendue aussi sensible au rodage de Chantal Stigliani.

    Chantal, pianiste d’envergure internationale, a l’intention d’enregistrer Le Clavier bien tempéré de Jean Sébastien Bach. Un travail de longue haleine. Elle convie un cercle d’amis dans son atelier du quai des Grands Augustins pour ce qu’elle nomme des rodages. J’aime beaucoup y participer.

    J’avais déjà assisté à l’un d’eux au printemps. Pour une raison inconnue, Chantal avait « cogné », comme on dit dans le jargon, frappé sans nuances le clavier. Éric Heidsieck qui venait chercher du réconfort auprès du Père Bach à la suite d’un deuil récent avait exprimé son mécontentement. Une soirée désagréable.

    Pour ce nouveau rodage, l’accordeur de Chantal, fournisseur des pianos du Théâtre des Champs-Elysées, lui avait prêté son meilleur piano.

    — Ce doit être cher ! ai-je dit à Chantal.

    Elle avait répondu :

    — Pas du tout, il me l’a prêté. Il me le laisse pour quelques semaines. … Son équipe vient le reprendre de temps en temps pour des concerts en soirée, avait-elle ajouté en souriant, encore étonnée de sa chance.

    — Ça ne l’abime pas ?

    — Ce sont des as !

    En effet ! L’escalier est étroit et le piano à queue imposant.

    — Il dit qu’il doit demeurer chez moi le plus longtemps possible pour qu’on s’habitue l’un à l’autre.

    Trois pianos à queue, une trentaine de mélomanes, ça fait beaucoup, mais l’atelier de musique est vaste.

    Quand Chantal a démarré, le son du premier prélude a grincé dans les aigus et je me suis crispée. Mais très vite un miracle s’est produit et j’ai compris pourquoi l’accordeur lui avait accordé cette faveur.

    Les préludes, les fugues se sont succédé avec une vivacité époustouflante. Rythmes, danses, respirations, silences habités, avec une étonnante audace, une solidité résolue.

    Lorsqu’elle a levé les bras du piano, laissant un goût d’inachevé, d’ouvert, le silence a duré.

    Éric Heidseick s’est levé et il a dit :

    — Exceptionnel !

    La salle s’est levée et ce fut une ovation.

    Par la suite, je lui ai demandé:

    — Tu vas faire l’enregistrement sur ce piano ?

    — Je ne sais pas encore. Il est superbe. Pour le moment je suis plus à l’aise dans les aigus avec le mien, m’a-t-elle répondu. On verra ! J’ai du temps devant moi.


  • Etat du monde. Anniversaire de Nicole

    À peine ma dernière chronique envoyée, je lis l’article d’un connaisseur des affaires militaires (j’aurai dû noter son nom et sa fonction…), qui contredit les déclarations tonitruantes de Wladimir Poutine et de Donald Trump.

    Selon lui, malgré la production massive d’armement et l’enrôlement tous azimuts, l’armée russe se trouve dans l’incapacité de gagner contre des pays décidés à se battre. La corruption, l’absence de cohérence et de transmission des ordres, l’éparpillement des informations sur le terrain la rendent inefficace. Le but des menaces de Poutine serait de faire peur à l’adversaire pour le déstabiliser. On ne doit pas y céder.

    Il est vrai qu’il y a 4 ans, déjà, on avait cru que les Russes entreraient dans Kiev comme dans du beurre. Il avait suffi de quelques chars immobilisés sur la route pour les arrêter.

    Quant aux déclarations fracassantes de Trump, faut-il en tenir compte ? Du jour au lendemain, il dit tout et son contraire.

    Souvent les grands évènements de l’histoire sont survenus quand on ne s’y attendait pas. Faudrait-il plutôt poser son regard sur Taïwan qui juge une invasion chinoise imminente ?

    Continuer de cultiver son jardin, de décrypter les mensonges, les faux semblants, de proposer l’écoute et la réflexion, de privilégier les forces de la vie à celles de la mort ? L’art y aide.

    Dimanche, nous avons fêté les quatre-vingt-quinze ans de Nicole, la sœur de Gilles. Une personnalité ! Elle vit toujours chez elle, active, toute sa tête, bon pied. Pas bon œil, mais elle résiste :

    — Je vais me faire opérer d’une greffe de la cornée, mon ohptalmo m’a dit que je suis partie pour vivre cent ans et ça vaut le coup.

    Elle n’a pas sa langue dans sa poche. Une vivacité rare de nos jours où nous devons tourner mille fois la langue dans la bouche avant de parler.

    Elle a joué au tennis jusqu’à quatre-vingt-cinq ans, fait du vélo jusqu’à quatre-vingt-dix. Fine et ridée, elle marche vite, élégante et pimpante. On avait craint pour elle, à la mort de Serge son compagnon de vie depuis 70 ans. Il n’en a rien été. Durant quatre mois d’été, elle vit dans un petit appartement en bord de mer, nage tous les jours, marche sur la digue, pour les courses, se fait de nouvelles amies.

    Dimanche, elle était entourée de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de la région parisienne. Nous étions une vingtaine chez son fils Ghislain, dans un ancien atelier aménagé du faubourg Saint-Antoine. Quatre générations réunies ! Les parcours se sont diversifiés, mais on sent une cohérence dont elle est le ciment. Pour combien de temps ? Une incertitude qui fait le charme de ces rencontres. On profite de l’instant, on ne mégote pas, ce n’est plus le moment de chercher des poux dans les têtes.

    On a tout juste le temps de demander des nouvelles de chacun, de ceux qui vivent au Brésil ou au Mexique. Ceux qu’on a quittés adolescents sont devenus parents, des nouvelles têtes apparaissent, il faut s’y faire. Retenir les noms ? Gilles n’y parvient pas, moi de moins en moins.

    Ce qui surprend le plus dans le passage du temps, c’est justement l’arrivée des uns et le départ des autres. Les changements de mentalité, de tenues, de comportements. La roue tourne. Mais en dépit des différences, des constantes apparaissent. Un jeune adopte un mode vie original, en fait très proche de celui d’un oncle oublié qui a fait scandale en son temps. Des phrases entières ressurgissent mystérieusement de la brume du passé. Un enfant naît qui ressemble à l’arrière-arrière-grand-père.

    On voit aussi que globalement les temps ont changé, que la planète n’est plus celle de notre enfance, les soucis non plus. Qu’il est bon de plonger dans ces bains familiaux avec la sagesse de l’âge ! Je comprends Nicole qui essaie d’en profiter au maximum.

    Elle lutte pour conserver son indépendance, sa famille n’a pas été épargnée par les difficultés parfois très lourdes des temps présents. Mais elle vit.


  • L’état du monde

    L’automne à Paris est doux.

    Une gaieté un peu inquiète règne sur la ville. Un rien anime des scènes de rue cocasses à l’image des festivités de l’année écoulée.

    Le conducteur de l’autobus, hier soir, avait oublié de s’arrêter à ma station. Il freine s’arrête sur la chaussée. La porte s’ouvre. Je regarde le macadam et dis :

    — Oh là, là, c’est bas !

    Je l’entends de sa cahute :

    — Excusez-moi, je rêvais ! Ne bougez pas !

    Les portes se referment. L’autobus redémarre et va se placer le long du trottoir. Les portes s’ouvrent à nouveau :

    — Maintenant vous pouvez y aller. Bonne nuit madame !

    Sourires dans l’autobus.

    Le gouvernement use de ruses infinies pour voter le budget et enseigner à l’assemblée l’indispensable culture du compromis qui fait tant défaut à la France.

    C’est le temps des rencontres avant les fêtes de famille de fin d’année. Nous avons reçu Hubert et ses enfants. Au printemps dernier, ils ont perdu Catherine, leur épouse et mère, ma cousine. Nathalie travaille à la préfecture de police dans la gestion de la sécurité de Paris. Grégoire, également la cinquantaine, est un jeune retraité, commissaire de la marine nationale, après une carrière dans l’océan indien. Un voile d’inquiétude règne sur les propos. Nous ne nous appesantissons pas. Nous évoquons nos souvenirs, nous savourons les chocolats.

    Et pourtant le verrou ukrainien est en train de sauter. L’avenir de la planète est suspendu à des réunions internationales plus ou moins pipées d’avance.

    Donald Trump et Wladimir Poutine se rejoignent chaque jour davantage pour obtenir une reddition de Zelenski, l’annexion de l’est du Dniepr, une capitulation.

    Pour Trump, les Européens sont des prétentieux irresponsables, pour Poutine des dégénérés, Elon Must appelle à « abolir » l’Union européenne.

    La Chine achète à bas coût son énergie à la Russie. Pas question de se fâcher.

    La Russie s’arme. Son économie de guerre la nourrit et nourrit son idée de La Grande Russie, au service du retour aux frontières de l’empire soviétique.

    Les armées russes sont disposées le long des frontières de l’Europe. Avec l’aide d’Internet, les activités de déstabilisation des pays européens fonctionnent pour y faire élire des incapables ou des régimes prêts à s’inféoder.

    Oui, le fauve Poutine est prêt à bondir, et le dit, entouré de ses écrans numériques, formé par le KGB, fin connaisseur de la faiblesse des démocraties.

    Et je pense au piano qui a atterri dans la salle commune de l’immeuble de mon atelier. Je n’ai pas trop le temps d’y jouer. Quand je passais dans le hall, j’entendais Céleste, la jeune Américaine venue faire un séjour linguistique à Paris jouer de dynamiques pièces U.S. Retournée hier chez elle près de Chicago (sans avoir fait beaucoup de progrès en français), je vais la regretter.

    Je pense aussi au grand et superbe tableau de Matisse exposé au Musée d’art moderne de New York, La Leçon de piano. Une sorte d’hymne à la paix, à la musique, au bonheur. Daté de 1916, il est à deux ans près contemporain du nôtre. J’y lis le même nom de Pleyel détaillé sur le porte-partition !

    Cueille le jour ? Peut-on savourer le parfum d’une fleur, la caresse du soleil, le sourire d’un inconnu, le contact d’une main chaleureuse, la saveur d’un repas offert, la musique d’un rire, quand l’avenir est sombre ?

    Dans la lutte qui oppose la vie à la mort, y a-t-il un gagnant ? L’avenir n’est jamais certain, le pire non plus.

    Ne pas laisser la peur nous paralyser, lutter.


  • Anton Tchékhov

    La Promenade au bord de l’eau, la céramique commencée à Tougin arrive à sa fin. Après cuisson dans le four d’Henricke, nous l’avions transportée à Paris début novembre en TGV. Émaillée, elle va pouvoir être accrochée sur le mur de mon atelier. Elle y restera en observation pour d’éventuelles retouches.

    Je démarre un vaste modelage sur la table de la salle à manger de l’appartement (mon atelier du matin, nous déjeunons dans la cuisine). Mais maintenant, comment recevoir nos amis ? Comment y accueillir les amis de Gilles, la dizaine d’hellénistes qui l’entoure chaque mois pour traduire avec délice des tragédies grecques (cette année Les Perses) ?

    J’ai eu l’idée d’aller chez Leroy Merlin acheter une grande planche, transportable dans mon bureau en cas de besoin. C’est ainsi que nous sommes allés attendre le 29 sous l’abribus devant chez nous. Le banc était encombré par un grand sac usagé d’où débordaient des livres.

    Il arrive que des gens déposent des livres dans l’espace public plutôt que les mettre à la poubelle. Une démarche qui me touche et dont j’ai parfois profité avec bonheur. L’autobus arrivait, j’avais juste le temps d’y jeter un coup d’œil. À côté d’une biographie de Brigitte Bardot, une vieille édition de la correspondance d’Anton Tchékhov semblait m’attendre. Le livre était en deux morceaux, mais complet, il suffisait de le recoller, ce qui fut fait dès notre retour.

    Il en découla une semaine inattendue et passionnante en compagnie d’un auteur que j’ai toujours un peu considéré comme un ami de la famille, un frère.

    Nous avions revu assez récemment la Cerisaie à la Comédie française (en compagnie de notre petit-fils Noé, 20 ans). Les personnages tournent encore dans ma tête, Lioubov, Lopakhine, Varia, le vieux Fritz… À l’atelier-théâtre, nous avions travaillé quelques scènes de son répertoire.

    Chanceuse, j’en avais trouvé la genèse par une des meilleures approches possible, sa correspondance ! Jean-Marc Hovasse, qui dirige les Séminaires Autobiographie et correspondances à l’ENS, m’en a ouvert le chemin, marqué par les relations des auteurs, leurs amitiés, leurs amours, agrémentés de détails plus ou moins intimes et éclairants.

    C’est ainsi que j’ai appris de sa propre main que les grands-parents de Tchekhov étaient serfs, son père était né serf. Comment était-ce possible ? Avec cette allure d’homme libre, cette allure de grand seigneur ? De lettre en lettre se trace le portrait d’un homme courtois, raffiné et sensible, discret, l’humour en paravent. Ses photographies le montre assez grand, élégant. Il fit des études moyennes grâce à une bourse, obtint son diplôme de médecin et exerça à peu près toute sa vie. Il écrivit et publia très vite dans les journaux. Il put ainsi subvenir aux besoins de ses parents, de ses frères et sœur. On pourrait imaginer une vie particulièrement heureuse et réussie, malgré une enfance misérable et pourrie, s’il n’avait souffert d’une santé déplorable dont il n’euphémise jamais les mots.

    J’ai parcouru avec lui la route qui mène aux îles Sakhaline avant la construction du Transsibérien. Il a failli plusieurs fois y perdre la vie, passage de rivière en crue, glace fondante, sable brûlant, il y a définitivement perdu sa santé. Malgré la souffrance du voyage, il semble enchanté, même exalté. Ça m’a rappelé ce qu’on disait des Russes dans les années 50, après la guerre.

    — Les Russes, ils se tapent sur la tête pour le plaisir de ne plus souffrir ensuite.

    Aux Sakhaline, il fit un rapport sur la misère qui sévissait parmi les déportés.

    Malgré son succès auprès des femmes, il ne se maria qu’à la fin de sa vie et vécut très peu avec sa femme (Ma chère Olga, ma joie, mon salut !). Elle jouait dans ses pièces à Moscou, pendant qu’il soignait sa tuberculose au soleil à Yalta au bord de la mer Noire. Un auteur foisonnant, décrivant nouvelle après nouvelle sans jugement la société russe de la fin du 19e siècle et du début du 20e. Tolstoï l’admirait beaucoup et devint son ami.

    Un homme courageux, honnête, compatissant, amusant, poétique, réaliste, créatif, solidaire des autres écrivains, sociable, bâtisseur de bibliothèques et d’écoles, bon fils, bon frère, travailleur, un homme de goût, d’amitiés, pondéré, et j’en oublie… bref, un peu énervant ! Avec une légère tendance à faire la morale à ses correspondants, même s’il se critique lui-même assez volontiers.

    À 43 ans, épuisé par la tuberculose, il a appelé pour la première fois un médecin à son chevet, il a dit :

    — Je meurs.

    Il a bu une coupe de champagne, tourné la tête sur son oreiller et il est mort.

    En lisant sa correspondance, comme lorsqu’on savoure son théâtre, on ne peut s’empêcher de penser au bolchevisme qui a suivi…

    Le piano de l’atelier poursuit une aventure que je vous raconterai la semaine prochaine.


  • Le genou de monsieur Vallois. Le piano de l’immeuble (suite)

    Dimanche, notre voisin, monsieur Vallois, est venu prendre le café avec son épouse. Il s’est fait opérer du genou. Nous étions un peu inquiets, car Maria, la gardienne de notre immeuble, nous avait parlé d’une infection postopératoire. On dit que les bactéries sont difficiles et presque impossibles à déloger des os. Dans l’ascenseur, par discrétion nous n’avons pas posé de question à son épouse venue l’aider depuis la Drôme où elle vit. Elle ne supporte pas Paris et son mari s’ennuie à la campagne.

    Monsieur Vallois, après une vie professionnelle agitée, responsable de grands travaux dans le monde entier, est devenu ce que mon père nommait « un lapin de chou », un monsieur qui vit sans beaucoup d’activité et sans bouger de chez lui. Il s’intéresse à l’astronomie, suit des cours, fait quelques conférences. On le croise dans la rue, le regard un peu éteint. Nous nous attendions à le voir fatigué par son opération.

    Pas du tout, nous avons vu un personnage au regard vif, passionné par son expérience, féru de transport hospitalier. Il nous a expliqué avec des détails précis et techniques comment le corps médical avait pu s’inquiéter à son sujet, pourquoi l’alerte avait été sans gravité. Un plaisir de l’entendre plaisanter. Il nous a évoqué des souvenirs de chantier, sa vie au Nigéria, juste après la guerre du Biafra. A contrario, son épouse nous a semblé bizarrement éteinte. Ses yeux se sont ranimés lorsqu’elle nous a annoncé :

    — J’ai pris ce matin mon billet pour le 14 janvier !

    En partant, ils nous ont dit en chœur :

    — La prochaine fois, vous descendrez d’un étage et ce sera chez nous.

    Nous avons répondu, sincères :

    — Très volontiers, avec plaisir !

    Et, j’en reviens à mon histoire de piano. À ce propos, je me souviens avoir raconté à Sally, notre amie américaine de San Francisco, une histoire un peu étrange concernant le vol et le retour de la statue de Picasso dans le petit jardin de Saint Germain des Prés. Les journaux en avaient parlé. Elle m’avait écouté avec attention et elle avait dit à la fois étonnée et attendrie :

    — Vous êtes bizarres, vous les Français. Chez nous, ça n’intéresserait personne !

    Dimanche dernier, après le départ de nos voisins et une sieste réparatrice, nous avons couru à mon atelier. Anne-Laure nous avait invités à un petit concert dans la salle commune de l’immeuble.

    Anne-Laure, vingt-cinq/trente ans, grande brune longiligne, teint de pêche, bouche en cerise, des yeux de gazelle, organise des rencontres tous les mois. C’est à la précédente que j’avais appris l’existence du piano Pleyel. Depuis, je profite des moments de séchage des émaux, généralement le soir, pour aller y jouer.

    Deux jeunes filles ont chanté des chansons de leur invention. Très pros, l’une travaillait dans une unité de soins palliatifs, l’autre d’origine antillaise a paraphrasé délicatement en créole Le jardin d’hiver d’Henri Salvador.

    À l’entracte, nous avons fait la connaissance de Philippe de M, le président du conseil syndical à l’origine de la présence du piano. 40-50 ans, de taille élevée, carrure de sportif, châtain ondulé, il a fini par avouer :

    — Oui, c’est moi qui l’ai déposé ici. Après la mort de ma grand-mère, nous avons dû vider la propriété des Landes. Il était en mauvais état. Estimé à 150 euros, il allait finir à la décharge. J’ai eu l’idée de le faire réparer et de le déposer ici, je n’ai pas la place dans mon appartement et ça pouvait faire plaisir à certains habitants. Il est utilisé et les gens sont très contents de l’entendre quand ils traversent le hall, en rentrant du travail.

    Je lui ai dit :

    — Je viens jouer presque tous les jours.

    — Ah, c’est vous ! En fin d’après-midi ! m’a-t-il répondu le visage éclairé d’un large sourire.

    — Vous savez, je ne sais pas bien jouer.

    — On vous avait repérée, mais on ne savait pas qui c’était. Quel plaisir ! Qu’est-ce que vous pensez du piano ?

    Je lui ai dit que je ne savais pas trop :

    — La gamme centrale me paraît un peu fatiguée. La touche et le son ne sont pas ceux des pianos modernes, mais j’ai une amie professionnelle qui ne tarit pas d’éloge sur ce Pleyel. Elle y a enregistré les inventions de Bach avec une grande joie. Elle va venir le tester dès qu’elle aura le temps.

    — Il est très vieux ! Elle risque d’être déçue.

    — C’est bien possible.

    (à suivre)


  • Pianos

    Frédéric Lodéon

    Oui, le piano est entré dans mon existence dès ma naissance. Un compagnon aussi naturel que l’air que je respirais. Ma mère n’avait pourtant guère le temps de s’y adonner comme dans sa jeunesse. Nous l’écoutions quand les grands étaient à l’école.

    Nous lui demandions comme une faveur suprème nos musiques favorites. C’était La Lettre à Élise. Je me souviens de mon émerveillement lorsque les doigts, après avoir longtemps insisté sur deux touches dont une noire (pourquoi noire ?), sautaient sur toute la largeur du clavier comme des papillons. Et puis le préféré des préférés, la sonate Au clair de lune. Le plus étrange, c’était la lenteur mélancolique du début. J’attendais à la fois avec impatience et regret le moment où les doigts de ma mère allaient s’agiter, tricoter, labourer les touches avec vivacité pour céder peu à peu la place à de nouvelles méditations.

    Mon frère Yves avait un an de plus que moi, nous étions presque des jumeaux, et c’est blottis l’un contre l’autre que nous écoutions des flots plus inquiétants comme L’Appassionnata.

    Ma mère s’isolait de plus en plus pour jouer. D’année en année, c’était presque devenu un sujet interdit. Nous écoutions religieusement les concerts du dimanche à la radio, et dès les premiers microsillons, les enregistrements des plus grands pianistes de l’époque, Dinu Lipati, Walter Gieseking, Arthur Rubinstein, Yves Nat… Elle disait :

    — Autrefois, nous pouvions jouer de manière imparfaite, aujourd’hui, après de telles exécutions, il vaut mieux s’abstenir.

    Nous avons essayé de la convaincre :

    — On aime tellement vous entendre !

    En vain.

    Ma mère avait une amie, Anne Picault, également pianiste amateur, une femme étrange, brune et élancée, un peu excentrique, habillée à la pointe de la mode. Elle jouait sur un « demi-queue » qui remplissait son salon. Quand j’avais 18 ans, elle m’avait invitée dans sa maison de Bréhat, la très belle « Maison du capitaine ». Elle avait convié des amis à dîner. Je me souviens des conversations intelligentes et animées. Elle s’était soudain tue et avait pris un air étrange. Comme une somnambule, elle avait quitté la table et s’était assise devant son piano. Elle avait lancé une volée de notes, monté, redescendu le clavier, démarré une mélodie, avait laissé le silence s’installer à regret. Puis elle s’était levée lentement, avait regagné sa place et repris la conversation comme si de rien n’était, en maîtresse de maison aguerrie.

    Par la suite j’ai négligé la musique classique et le piano, à plusieurs et belles exceptions près, comme les concerts organisés chez mon amie Nelly Roukhadzé, pianiste professionnelle et sœur de Marie-Hélène.

    Je travaillais en écoutant la radio, plutôt des émissions littéraires sur France-Culture.En 1992, le démarrage du « Carrefour de Lodéon » fut un rendez-vous inéluctable, une joie de tous les jours. Je remercie Frédéric Lodéon du fond du coeur. Violoncelliste de talent et chef d’orchestre, il s’était reconverti en passeur d’une musique vivante et sensible.

    C’est ainsi que j’ai entendu les Impromptus de Schubert par Alfred Brendel. Y ai-je retrouvé le piano de mon enfance ? Une voix s’adressait à moi, juste, claire, humaine, inqualifiable mais essentielle. Chaque note comptait. Elle trouvait une place parmi mes émotions et mes sentiments.

    Par la suite, j’ai acheté les CD de Brendel, et j’ai été éblouie par sa sonate en la mineur de Schubert. Comme dans un jardin avec ses fleurs, ses massifs et ses arbres, il avait mis de l’ordre dans le propos pour mieux en exprimer la vie. J’avais subi à cette époque des deuils et je retrouvais le méli-mélo du chagrin, de la perte, la joie des souvenirs, apprivoisé par les doigts du pianiste. Pleurs et sourires s’y entremêlaient avec vérité et précision pour avancer de nouveau.

    Je suis allée l’écouter, seule, à la salle Pleyel. Le miracle s’est reproduit.

    Pour la petite histoire, je me souviens que Pierre Boulez était assis devant moi, à côté de Xénakis et sa femme Françoise et ses lunettes rouges.

    Depuis, le piano m’accompagne, comme un fidèle compagnon. Il me ragaillardit, il me stimule et j’en entends les frémissements, les cris les plus violents.

    C’est à cette époque que j’ai acquis celui sur lequel je joue à Tougin.

    Or il se trouve qu’un petit concert a été organisé dans la salle commune de l’immeuble de mon atelier à Paris. Un piano trônait derrière les chanteurs qui se sont succédé. J’ai appris qu’il avait été déposé là par un copropriétaire.  

    Un beau piano ! Ancien, en bois couleur dorée, demi ou quart de queue. Il fallait que je me renseigne.

    Une autre histoire…

    (à suivre)


  • Pianos

    Nous voilà de retour à Paris pour longtemps, sans projet de déplacement en vue avant le printemps prochain, du moins pour le moment.

    Je suis retournée à l’atelier avec un grand plaisir. Devenue assez habile dans l’emballage des céramiques, j’avais pu transporter sans problème la seconde partie de la Promenade au bord de l’eau dans le TGV puis dans le métro. J’ai commencé à l’émailler.

    Un concert à Philomuses par un jeune pianiste, Ruben Micieli, qui revenait tout juste de Varsovie où il était parvenu jusqu’aux demi-finales du concours Chopin. Une grande valse brillante, la sonate n° 2, mazurka, … superbe ! Comment peut-on faire des choses pareilles ?

    Et justement, en matière de piano, Chantal Stigliani, notre hôtesse à Philomuses en connait un rayon, elle-même concertiste, elle a joué dans le monde entier. Elle vient d’enregistrer la première partie du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach.

    Nous avons discuté du piano de La Motte-Picquet. Une histoire bien étrange qui a commencé dans mon enfance.

    Ma mère jouait du piano. Il y en avait deux dans notre maison à Pontoise. Elle jouait surtout l’après-midi lorsque nous étions à l’école. Chopin, Bach, Beethoven tout particulièrement, avaient bercé nos oreilles au réveil de la sieste jusqu’à notre scolarité,

    Elle jouait sur le piano du salon, un piano qui lui venait de sa mère, au son puissant et brillant.

    Nous disposions librement de celui de l’étage, dans « le petit salon ». Mes frères et sœurs ainés avaient pris des cours. Mademoiselle Bayle, Jeanne Bayle, la cinquantaine dépassée, visage sévère, chiffonné, chapeau vissé sur la tête, venait chaque semaine à la maison. Une époque où l’on tapait sur les doigts des enfants et où on les bassinait avec le solfège. Elle les avait dégoûtés de l’instrument. Lorsqu’à mon tour, j’aurais pu démarrer, ma mère a jugé inutile et peut-être néfaste de poursuivre l’expérience.

    J’ai donc tapoté toute mon enfance sur « le piano du haut », seule avec La Méthode rose que j’avais demandée pour ma fête. Dépourvue de la mémoire nécessaire, ce ne fut pas concluant, je me suis contentée d’entendre la musique des autres. C’était l’époque des Jeunesses Musicales de France et de ses concerts, mes parents achetaient des disques. Vers l’âge de quinze-seize ans, je suis même allée avec mon amie Marie-Hélène Roukhadzé assister au concours Jacques Thibaud – Marguerite Long au Théâtre des Champs-Elysées.

    Les religieuses de l’école Notre-Dame de la Compassion avaient recueilli une concertiste transfuge d’Europe de l’est. Elle travaillait le Concerto de l’Empereur pendant les classes. J’aimais l’entendre répéter inlassablement une montée de notes, peaufiner un passage, reprendre le tout, fenêtres grandes ouvertes sur le parfum des marronniers en fleurs. Une musique qui ne nuisait pas aux propos de nos professeurs, mais les accompagnait de sa solidité, de son humanité. Parfois les oiseaux se mettaient de la partie.

    J’ai toujours eu un étrange compagnonnage avec les pianos. Je me souviens d’à peu près tous ceux que j’ai croisés, même de ceux que je n’ai pas entendus, leur forme, leur bois, leur position dans la pièce. Un peu comme des frères ou des amis, des personnes vivantes, susceptibles  d’offrir des merveilles.

    Puis le temps a passé. Vers la cinquantaine, les enfants étant étudiants, nous avons acheté un piano. Comment et pourquoi ai-je eu cette audace ? Je ne m’en souviens plus. Ce fut une joie qui ne m’a jamais quittée.

    Avec l’aide d’une méthode pour adulte, j’ai pu assez vite avoir accès à des petites pièces comme des petits préludes de Bach ou des rondos de Clémenti, par la suite la petite sonate de Mozart ou des valses de Chopin. Bien sûr, je ne sais toujours pas vraiment jouer, mais j’ai appris quelques gammes, j’ai soigné les rythmes, les temps et les silences avec une certaine rigueur. Mon piano coréen me ravissait, au son net et doux. Un plaisir secret, car je n’ai jamais pu en dehors de rares exceptions jouer en public. Seuls ma famille et mes voisins m’entendent.

    Il a déménagé de Paris à Tougin où il s’est bien trouvé. Je l’ai un temps remplacé à Paris par un clavinova, un clavier électrique, mais la sensualité de la touche me manquait. Aujourd’hui, je ne joue qu’à Tougin. J’aime entendre les oiseaux me répondre, les voisins s’inquiètent quand ils ne m’entendent plus.

    Il y a deux ans un curieux phénomène climatique a provoqué des remontées de nappes phréatiques dans les murs de la maison. Mon piano n’a pas aimé. Il s’est enroué. Quelle tristesse ! C’était un peu comme si je perdais la voix d’un ami. Je l’ai presque retrouvé cette année et je recommence à savourer le Bach-Marcello que Nick m’a appris à apprivoiser.

    Or il se trouve qu’un piano, et c’est où je voulais en venir, vient d’être installé dans la salle commune de l’immeuble de mon atelier, avenue de La Motte-Picquet. Un Pleyel de 1918, à la disposition de tous les habitants.

    (à suivre)