• Résultats des élections municipales. Monsieur Vallois.

    Dimanche soir, sitôt les résultats connus, Ève m’a envoyé un SMS amusé : Pas trop déçue de ne pas avoir Rachida Dati comme maire ?

    À Paris, on s’attendait à un virage à droite, la gauche a largement gagné. En fait, la ville est partagée entre la droite à l’ouest et la gauche à l’est. Or il se trouve que mon atelier est situé d’un côté et notre appartement de l’autre. Mon cœur est donc partagé entre des voisins, charmants et dynamiques qui ont voté massivement Rachida Dati et des voisins tout aussi charmants, plus âgés, mais tout de même dynamiques, qui ont voté Grégoire. Je ne vous dirai pas pour qui j’ai voté, à vous de décoder le message de ma fille…

    Je lui ai répondu : Bonjour les moustiques !

    À Grenoble, Alain Carignon n’est pas non plus passé. Laurence Ruffin, gauche écologiste, soutenue par le précédent maire écologiste l’a largement devancé. Or, depuis des années, l’herbe pousse entre les fentes de goudron, donnant à la ville un petit air de Tchernobyl, les moustiques tigres y ont rendu impraticables jardins et terrasses, (il est vrai ; comme beaucoup d‘autres villes de France, et Paris ne perd rien pour attendre)

    Différence notable entre nos deux villes : à Paris, les socialistes ne s’étaient pas alliés aux LFI…

    Tout de même, je m’étonne.

    Rachida Dati est mise en examen pour corruption et trafic d’influence. Le procès se déroulera du 16 au 28 septembre. Comment ne pas admirer son parcours d’enfant d’émigrés magrébins jusqu’aux postes de garde des sceaux et de ministre de la culture, son dynamisme, sa persévérance ? Tout de même, il lui a fallu pas mal de mensonges sur ses diplômes et son parcours pour en arriver là. Et puis, comment distinguer la vérité sur le travail effectif d’une personnalité aussi médiatique ?

    Quant à Carignon, il a été condamné à cinq ans de prison (dont 1 an avec sursis), suivis de cinq ans d’inéligibilité pour corruption et abus de biens sociaux. De nouveau condamné en 2004, et plus encore…

    Quand je repense à De Gaulle, dont la femme Yvonne payait ses timbres de sa poche.

    Ils ont certainement tous les deux de leur temps participé à des réformes utiles, mais on peut s’inquiéter d’une dérive à la Trump. Comment ont-ils pu avec de telles casseroles se présenter à un électorat et obtenir autant de suffrages ? 41, 52 voix pour l’une, 43, 41 % pour l’autre ?

    *

    Le printemps arrive.

    Bernard, 90 ans, m’a dit, du haut de sa montagne :

    — Comment ce fait-il ? Plus je vieillis, plus je m’émerveille devant les primevères, les perce-neige.

    Monsieur Vallois a fait un AVC. Il s’est réveillé un matin, ayant perdu la sensibilité de la main droite. Il est encore à l’Hôpital Rothschild, avec des permissions de week-end. Il en a pour six mois de rééducation. Comme c’est triste !

    Gilles est descendu le voir pour mettre au point les comptes de la copropriété. Il a toute sa tête, mais il ne peut plus écrire et ne sait plus faire les additions et les soustractions. À eux deux, ça marche.

    Sa femme n’aime pas Paris et habite à Forcalquier. Elle m’a dit :

    — Cette année, je ne verrai pas fleurir les jonquilles.


  • 1er tour des élections municipales, mode voile islamique

    Dimanche, premier tour des élections municipales. Nous avons inauguré le double vote, un bulletin pour la liste de notre arrondissement, Paris-Centre, l’autre pour la mairie centrale.

    Cette fois-ci se joue un éventuel basculement de la politique municipale vers la droite qui défend une sécurité améliorée et une meilleure propreté. De son côté, alliée aux écologistes, la gauche en place depuis 27 ans promet des logements sociaux et davantage d’espaces verts. On verra bien, les Parisiens par tradition n’aiment pas les extrémismes. Une bonne chose dans notre monde rongé par les fanatismes.

    Le matin, en rentrant des courses, Gilles m’avait évoqué une file d’attente sur le trottoir de la rue du Louvre. Il s’était étonné de sa longueur. Elle s’étirait sur plus de cent mètres, jusque dans la rue Coquillière. Il n’avait pas su me dire devant quel magasin. De quoi intriguer la badaude invétérée que je suis. Surtout quand il s’agit de femmes voilées. Sujet d’actualité en Iran et en Afghanistan ! En sortant du bureau de vote, nous avons fait un détour.

    Presqu’en face de la fondation Pinault, un cortège de femmes couvertes de voiles islamistes de la tête aux pieds attendait sur le trottoir. J’ai traîné Gilles un peu à son corps défendant devant le parvis.

    Je n’ai pas tout de suite reconnu la galerie d’art et ses pièces contemporaines toutes plus extravagantes les unes que les autres, toujours énormes, le plus souvent colorées. Les vitrages étaient occultés par de grands rideaux beiges. Devant l’un d’eux, deux mannequins trônaient, habillés de voiles et de longues robes, noire et beige clair. Avait-elle fermé ? Reconvertie en boutique éphémère comme on en voit de plus en plus ?

    J’ai sorti mon mobile. Je cherchais la fonction photo. Pour je ne sais quelle raison, les icônes changent tout le temps de place sur mon écran. La logique numérique n’est pas la mienne. J’allais cadrer la scène, lorsqu’une petite femme d’une cinquantaine d’années, un peu forte, s’est approchée de moi :

    — On ne filme pas, c’est interdit.

    Elle portait un voile sombre et épais sur un bonnet noir qui lui serrait la tête jusqu’à mi-front, très éloigné du foulard rejeté sur l’épaule des reportages en Iran. Une tunique prenait le relais, de la taille jusqu’aux pieds. Elle me fixait avec de grands yeux sans maquillage. Surprise, j’ai  répondu :

    — Je ne filme pas !

    — Si, je vous ai vue, me répondit-elle en montrant mon mobile.

    — Je cherche à prendre une photo.

    À ce moment, derrière nous, un groupe de touristes s’est étonné :

    — On ne se croirait pas en France.

    La femme a rétorqué :

    — On est en démocratie !

    Et devant mon étonnement et mon recul d’occidentale à l’égard de tenues jugées aliénantes, elle a justifié l’événement :

    — C’est un effet de mode !

    Je lui ai dit :

    — Soyons claires ! Nous sommes en démocratie, vous pouvez vous habiller comme vous voulez, mais ne me dites pas que vos vêtements sont un effet de mode !

    Elle me répondit après une seconde d’hésitation :

    — Moi, non, ce n’est pas un effet de mode.

    J’ai pris ma photo, tout en me demandant si je respectais le droit à l’image. Je me suis souvenue que j’avais déjà photographié des files devant des magasins éphémères. J’ai veillé, comme d’habitude, à ce que personne ne soit reconnaissable sur la photo qui accompagne cette chronique.

    Hier, en descendant la rue du Louvre, j’ai vu que le magasin avait ouvert d’autres vitrines avec d’autres vêtements islamiques. L’effet en était assez luxueux. Magasin permanent ?

    Étrange, en face de la fondation Pinault et de son art contemporain !… Deux mondes qui s’opposent ?


  • Roger, guerre au moyen-Orient, scène de métro

    Oui, Roger, tu restes vivant dans nos souvenirs, dans nos actions. Les États-Unis ne se résument pas à Donald Trump, à sa clique, au goût de l’argent et à l’envoi de bombes. Merci pour cette amitié que tu nous as offerte avec fidélité, pour l’amour dont tu entourais ta famille, pour ton optimisme et tes recherches scientifiques, les travaux dans ta maison, dans celles de tes enfants, pour tes bidouillages incessants et ton humour… Oui, tu restes vivant en nous.

    Sally, nous pensons à toi. Te souviens-tu des bons moments passés ensemble, à Paris, à Prégnin, à Fairfax, à Glasgow, à Saint Julien, à San Francisco… ? Nous t’attendons, le printemps arrive. Vous nous avez toujours impressionnés par votre capacité à affronter l’adversité. Nous en faisions une qualité U.S. éloignée de nos jérémiades françaises.

    Nous pensons à vos enfants et petits-enfants, grandis dans la liberté, tous originaux et dynamiques. Michaël, Emma et ses livres pour enfants, les jumeaux et leurs aventures écologiques dans le Pacifique et sur les collines de Californie. Les petits-enfants étudiants.

    Nous pensons à Barbara, ta sœur, souvent citée dans ces lignes. Elle a pu venir de Ferrare à temps. À croire que tu l’avais attendue pour partir. Ta disparition est un arrache-cœur pour elle, pour sa fille Tonia. Mais je suis certaine qu’ils vont tous se serrer les coudes.

    Je me souviens d’une soirée à Paris avec, elle, Tim et Xiao Li. Ces deux derniers exprimaient des propos assez amers sur leurs pays d’origine, U.S et chinoise. Tim avait demandé son avis à Barbara et elle avait simplement répondu sur un ton un peu gêné :

    – Moi, je viens d’une famille qui s’aime.

    La guerre sévit au Moyen-Orient. Les Etats-Unis et Israël pilonnent les infrastructures iraniennes. Israël détruit systématiquement le sud Liban comme Gaza sud. L’Iran riposte en bombardant Israël, Dubaï, les états du golfe Persique. Le détroit d’Ormuz est bloqué par l’Iran entraînant une pénurie mondiale de pétrole. Une crise économique et financière est en cours. Le pétrole a augmenté de plus de 30 %.

    Le fils de l’ayatollah tué sous les bombardements américains a été élu comme nouveau « Guide de la révolution ». Moins fanatique religieux que son père, mais ayant accumulé une fortune comme dirigeant des gardiens de la Révolution, il est également étranger à toute humanité, plus sanguinaire encore, si c’est possible. Il a déjà prévenu qu’il ne cédera pas.

    Et ce matin, Donald Trump annonce sur un ton guilleret que la guerre est « quasiment finie ».

    Comme toujours, on se demande si c’est du lard ou du cochon. Il est vrai que la fortune du nouveau Guide suprême est essentiellement dépendante de l’Occident et qu’en ces domaines Trump s’y connaît !

    Pendant ce temps, le semi-marathon de Paris a réuni dimanche 50 000 participants dans l’allégresse générale. Hubert un ami de Gilles était venu dîner et coucher chez nous avant sa répétition du rôle du messager dans Les Perses pour le festival des Dyonisies. Il avait autrefois fait le marathon de New York, 150 000 participants. Il nous a raconté les coulisses de ce genre de courses, le programme, le circuit, le coût pour les participants, l’hôtellerie. En matière d’organisation que ce soit de la guerre ou des festivités, les humains sont très forts !

    Je n’ai pu m’empêcher de leur évoquer mon trajet de retour en métro. Le wagon était bourré de touristes. Ils sont encombrants avec leurs valises et leurs indécisions. Ce dimanche, devant moi, un couple de vingt ans patientait, serrés l’un contre l’autre. La jeune fille plutôt petite, un peu rousse, cheveux frisés coulant jusqu’à la taille, visage semé de taches de rousseur, lèvres rondes, taille fine serrée dans un tee-shirt, se tenait droite sur des jambes qu’on devinait solides sous le large pantalon qui s’évasait depuis la taille. Elle levait la tête pour parler à son compagnon. Lui aussi en tee-shirt printanier, mince, plutôt grand, se penchait vers elle avec naturel. Cheveux courts, ses lunettes lui donnaient un air sage. Il lui répondait avec sérénité pendant que de ses longs bras, de ses mains, il caressait doucement le dos et les hanches de son amie. Il s’en dégageait une jeunesse harmonieuse, rare et solide.

    Ils sont descendus comme moi à Richelieu-Drouot. Ils ont fendu la foule avec souplesse, me traçant le chemin. Je les vus s’éloigner sur le quai, l’un à côté de l’autre, confiants.

    Le genre de rencontre qui vous remet le cœur en place.   


  • Bombardements américains sur Téhéran. Mort d’Ali Khamenei. Décès de Roger.

    Nous ne sommes pas allés à Nantes, des inondations rendaient le trajet problématique.

    Le 28 février, Donald Trump, sans l’aval du Congrès, a donné l’ordre de bombarder le centre du pouvoir à Téhéran, tuant Ali Khamenei, ainsi que les hauts dignitaires du régime réunis dans une même salle. Guide suprême de l’Iran depuis 36 ans, il avait succédé à l’ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique d’Iran. Tous deux religieux fanatiques et sanguinaires.

    L’Iran a aussitôt répliqué par des frappes contre l’État hébreu, mais aussi contre d’autres pays de la région comme les Émirats arabes unis, le Qatar ou le Bahreïn.

    Hier, des frappes américaines et israéliennes se sont succédé sur l’Iran et le Liban. L’Iran a riposté jusque sur une base britannique à Chypre. L’Iran a bloqué le détroit d’Ormuz, interrompant le trafic pétrolier.

    Donald Trump a ouvert la boîte de Pandore. Le Moyen-Orient est en feu. Une boîte qui peut mettre des années à se refermer.

    Lui qui ne lit jamais, qui n’écoute que ses impulsions, comment aurait-il pu tirer des leçons des défaites américaines au Vietnam, en Irak, en Afghanistan ? Comment aurait-il su qu’un pays dont l’opposition a été systématiquement emprisonnée, torturée et tuée, ne possède pas de dirigeants de remplacement, qu’il est par nature livré à l’anarchie et aux appétits carnassiers, comme en Libye ou en Irak ? Voulait-il seulement détourner l’attention de l’affaire Epstein ? Est-il sous l’influence de Nettanyahou, chef jusqu’au-boutiste du gouvernement israélien ?

    Des pourparlers étaient engagés à Genève. Utopies ? Il est vrai qu’on ne voit pas comment les « gardiens de la révolution », qui terrorisent le peuple iranien au quotidien et accumulent des fortunes considérables peuvent être neutralisés. Mais la guerre n’y changera rien, au contraire.

    Triste semaine ! Roger a succombé au cancer qui, il y a plus de dix ans, aurait dû l’emporter en quelques mois. Il s’est éteint chez lui à San Francisco, entouré de tous les siens. Je n’insisterai pas sur notre tristesse. Un homme droit et bon, curieux et indulgent, rieur. En scientifique, il avait passionnément observé les traitements d’avant-garde qui lui ont permis de survivre des années et même de suivre presque jusqu’au bout le travail de ses étudiants. Comme il va nous manquer, manquer à Sally !

    À son dernier passage à Paris, j’évoquais notre première rencontre.

    — Sally, tu étais tellement jolie ! Ton sourire, tes longs cheveux… Tu ressemblais un peu à Ali Mac Graw, en plus jolie !

    Et Roger a rectifié, avec son sourire si particulier :

    — Sally est toujours belle !

    Je préfère vous raconter quelques moments vécus avec eux dans notre jeunesse.

    C’était en 1970. Nous nous sommes connus quand, physicien, il faisait un post doc à Paris dans le labo de Gilles, à l’École polytechnique.

    Après la naissance d’Ève et Michaël, nous avons déménagé dans le Pays de Gex près du CERN.

    C’était le temps de la guerre du Vietnam et des révoltes raciales aux États-Unis. Ils voulaient se désolidariser de leur pays, se ressourcer en France et en Europe.

    Chez nous c’était l’après-soixante-huit, la société s’était assouplie, nous avions l’avenir devant nous. Sally et moi élevions nos enfants avec l’impression de changer le monde. Ils vivaient dans une ancienne ferme qui servait de réserve à un antiquaire de Genève, au milieu de meubles et d’objets anciens, patinés par le temps. Nous aimions leur vitalité, l’enthousiasme de Roger, l’originalité de Sally, étrangère à nos conventions. C’était l’époque hippie.

    Le Pays de Gex ne s’était pas encore développé et nous vivions dans un monde rural. Roger s’était passionné pour les champignons, et pour les fromages français. Il en affinait dans le placard de leur chambre à coucher.

    Leurs parents sont venus les visiter, nous leur avons fait connaître nos familles. Nous prenions plaisir à nos différences. Peu à peu, nous sommes devenus un peu comme des frères et sœurs. Et ces liens d’une totale liberté, d’années en années se sont affirmés. Nous sommes allés plusieurs fois les voir à leur retour à San Francisco. Eux venaient chaque année en Europe. Ils faisaient des randonnées à pied (en particulier le chemin de Stevenson) avec leur ami Jeff et finissaient leur séjour à Saint Julien au bord de la Garonne avec leurs enfants et des amis venus des USA.

    (à suivre)


  • Anniversaire de Gilles. Décès d’André.

    Julien et Thomas sont venus dimanche fêter l’anniversaire de Gilles avec un peu de retard. Ils m’avaient dit qu’ils allaient faire des crêpes, un rituel.

    — Nous apporterons le nécessaire.

    En fait, ils sont arrivés avec un sac de provisions. À peine le temps de mettre le couvert, ils avaient cuisiné et mis au four un fondant au chocolat, recette Marmiton. Et le temps de finir le poulet, le gâteau était cuit, délicieux, à cœur. Leur dynamisme faisait plaisir à voir !

    Nous avons parlé de la vie de lycéen de Thomas. Sujet inépuisable. Il a raconté ses amis, ses projets avec son humour habituel. Il a l’intention de revenir passer une semaine à Tougin avec Gaël. On a évoqué leurs épopées de l’été dernier.

    Après le repas, café et délicieux chocolats. Nous avons parlé des sujets de français proposés pour le bac : Colette, La Boétie, Chateaubriand, Apollinaire, etc. J’ai aimé l’entendre dire à 15 ans :

    — Nous étudions un poème de Rimbaud tiré des Cahiers de Douai. Il avait 16 ans !

    J’ai aimé l’entendre citer la première phrase de L’étranger de Camus :

    Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

    Et commenter l’absence d’émotions de Meursault.

    Nous rencontrons surtout des retraités. Quelques jours auparavant, nous avions été voir avec mon cousin Philippe (qui nous prend des places avec constance, merci !) une pièce de boulevard au théâtre de Paris : un couple à l’instant de vérité. Très bien jouée ! Mais d’un intérêt discutable pour qui ne croyait guère aux prouesses sexuelles du mari ni à la couleur flamboyante des cheveux de son épouse. La salle n’était pas non plus de première jeunesse. On pouvait s’étonner de les entendre rire. Rétrospectivement ?

    Encore un peu auparavant, nous étions allés au centre Cerise assister à un spectacle d’amateurs sur Tchékhov auquel participait Marie de la troupe. Acteurs et public, la moyenne d’âge tournait autour de la soixantaine passée. Vif et intéressant, mais bien éloigné de la gouaille et la liberté des moins de vingt ans.

    J’avais été la veille voir mon frère Yves au centre de rééducation des Buttes Chaumont où il se refait une santé. Par un étonnant hasard, il avait pour voisine de chambre une amie, Martine Ledieu, une amie de nos frères aînés durant notre enfance à Pontoise. Devenue par mariage la belle-sœur de mon frère Pierre et par un autre mariage, la cousine de mon frère André. Encore jolie, ce n’était plus la jeune fille vive et ravissante que nous avions connue ! Ainsi va la vie !

    Et justement, le lendemain, nous avons appris le décès d’André. Sa fille Virginie nous a téléphoné pour nous annoncer qu’il s’était éteint paisiblement. Nous le savions au plus mal depuis une semaine. À quatre-vingt-dix-sept ans, au bout du rouleau, il désirait en finir, ce qui ne l’a pas empêché de s’accrocher à la vie jusqu’à son dernier souffle, surprenant même le service hospitalier. Le grand âge amortit la peine de ceux qui restent, mais c’est encore un pan de nos vies qui disparaît.

    André, mon grand frère, adolescent bricoleur, régateur acharné sous les yeux de la petite fille que j’étais, jeune marié, devenu breton bretonnant, grand-père toujours occupé, arrière-grand-père d’une grande famille… Comment est-ce possible ?

    Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Et nos baisers au loin les suivent…

    À notre âge, nous allons plus souvent aux enterrements qu’aux mariages. Autour de nous, ces temps-ci, la mort fait son travail avec un peu trop de constance. Surtout quand on sait qu’elle nous attend au tournant !

    Nous irons à Nantes par le train, mardi. Obsèques de traditionalistes. Encore toute une histoire !

    J’éviterai ensuite de m’attarder sur ce genre de cérémonie. C’est intéressant, mais je n’ai pas l’intention d’en devenir une spécialiste ! Je préfère laisser ce soin à d’autres.


  • Hommage à Alain Merlet

     

    Je crois entendre encore
    Caché sous les palmiers

    Sa voix tendre et sonore
    Comme un chant de ramier !

    Accompagné au piano par Laurent, Duy Thong a chanté la mélodie des Pêcheurs de perles de Georges Bizet.

    Le cœur serré, nous avions l’impression qu’Alain était parmi nous avec son sourire bienveillant et sensible.

    — Il l’avait demandé pour ses obsèques, a dit Duy Thong.

    Marina réunit désormais chez elle le cercle de latinistes qu’il a créé il y a une dizaine d’années. Ils avaient décidé de lui rendre un hommage après la séance de février, mois anniversaire de sa mort. Nous avions été invités par Marina à nous joindre à eux.

    En tant que représentant du cercle grec qu’Alain Merlet fréquentait également, Gilles devait réciter les premiers vers de l’Iliade. Il laissa la partie grecque à Philippe Garnier et lut la traduction en hexamètres de Philippe Brunet.

    Deux amies d’Alain jouèrent du Scarlatti, du Mozart, ses compositeurs préférés. Nous étions une vingtaine à planer un peu, après avoir bu du champagne et dégusté les amuse-gueule préparés par Marina. Nous étions réunis par l’amitié et réconfortés par une musique guillerette de Haydn, lorsque des frappements rythmés se firent entendre. Métalliques, réguliers comme un métronome.

    Comment ce modeste piano droit pouvait-il produire de tels claquements ? Une corde cassée ? Le bruit tenait plutôt de la grosse plomberie.

    — Je continue ? dit la pianiste.

    Il y eut un flottement. Le bruit s’arrêta, reprit, s’arrêta. On mit du temps à comprendre qu’il s’agissait d’une protestation provenant de l’étage du dessous.

    — On peut aller s’expliquer et lui demander de se joindre à nous, dit l’une d’entre nous.

    Marina lui répondit :

    — Non, c’est une hystérique ! On continue…

    Et la pianiste a poursuivi, vive et dansante, toute à une joie que personne ne pouvait nous ravir. Elle s’arrêta tout de même avant la fin de la sonate. Se retournant vers nous, dans un sourire elle s’excusa :

    — Je n’ai pas eu le temps d’étudier la suite, je préfère en rester là.

    Nous avons encore un peu échangé nos impressions, tout le monde avait plus ou moins vécu des problèmes de voisinage. Nous pouvions imaginer Alain dans la situation : ancien inspecteur de l’éducation nationale et pro dans l’art de l’humour, il nous aurait concocté une blague.

    Et nous nous sommes séparés dans la bonne humeur.

    À ceux qui ont lu ma précédente chronique, j’ai le plaisir d’annoncer que nous avons entamé une nouvelle série télévisée : L’Amie prodigieuse, tirée du roman d’Elena Ferrante. Pour le moment, nous l’ouvrons avec une certaine modération. À un tiers du parcours et malgré une légère baisse d’intérêt, nous tenons le coup !


  • Cinéma et séries télévisées

    Les Jeux olympiques d’hiver se sont ouverts dans l’habituelle et légendaire liesse généralisée.

    Combien en ai-je connus ? Beaucoup. Bien sûr, le meilleur souvenir reste la pluie de médailles française aux jeux d’Albertville. Il y a si longtemps !

    Cette semaine étant plus tranquille, je me suis demandé pourquoi nous allons si peu au cinéma, ce qui nous coupe de nombreuses conversations entre amis. Nous habitons pourtant à deux pas de plusieurs multiplex et même le plus grand d’Europe.

    Durant la journée nous n’avons pas le temps et le soir nous sommes trop fatigués pour sortir. Le week-end, toutes les raisons sont bonnes, amis, famille, quartier envahi de banlieusards, salles archipleines, travail ou repos… Pourtant, ce plongeon dans des univers inhabituels, assis dans un fauteuil confortable  peut se révéler une belle aventure ! Le grand écran, le son stéréophonique vous prend aux tripes, on ressort groggy d’avoir ri ou pleuré sans vergogne.

    À Gex, le petit cinéma d’art et d’essai municipal nous a souvent offert des univers lointains, de l’action, des paysages magnifiques. Nous n’y étions qu’une poignée de spectateurs. Mais hélas, l’année dernière, seuls y sont passés des films de science-fiction ou des dessins animés. Les premiers me fatiguent les yeux et les oreilles, les seconds ne sont plus de mon âge. Nous sommes restés devant notre plateau de scrabble.

    Le soir, à Paris, nous nous retrouvons devant la télévision. Les documentaires sont saturés de musiques synthétiques trop fortes. Autour de tables rondes politiques les invités se succèdent tels de vieux amis radoteurs, les concours de chant sont sympathiques mais répétitifs, les spectacles humoristiques se situent trop au-dessous de la ceinture, en tout cas pour notre âge. Les films sont souvent d’éternelles retransmissions et je m’étonne à chaque fois de les avoir presque complètement oubliés. En général ces programmes ont tout de même le mérite de me plonger dans un sommeil plus ou moins profond, mais quand je vais me coucher je n’arrive plus à m’endormir.

    De guerre lasse, nous nous sommes dirigés vers les films proposés en postcast. Sur petit écran, les films à thème sociaux se font une nouvelle jeunesse, mais on finit par s’en lasser. L’époque n’est pas à la bagatelle.

    Nos amis nous ont conseillé de nous brancher sur des séries.

    Nous étions réticents. Mais Catherine nous avait chaudement recommandé Downtown Abbey. Ayant appris que cette série était inspirée d’un film que j’avais bien aimé, Gosford Park, nous avons fini par céder. Je dis bien céder, car nous y avons été accroc durant de nombreuses semaines. Attachés à chaque personnage comme à notre propre famille. Nous sommes du genre à manger les boites de chocolat d’une seule traite. Nous avons juré par la suite qu’on ne nous y prendrait plus.

    Nous avons rechuté avec Thérapie, que nous avons avalée chaque soir, chaque jour, chaque semaine comme des goinfres, incapables de résister au suspense. L’avenir de chaque patient nous a tenus en haleine, jusqu’au bout, jusqu’à la dérive du thérapeute tombé amoureux d’une ravissante nymphomane.

    D’émissions fastidieuses en rediffusions et sur les conseils de gens avisés, nous avons tenté Le Bureau des légendes. Le titre fleurait bon les bonnes histoires qu’on nous lisait avant de nous endormir.

    Ce fut du lourd ! Les activités de la DGSE. Dans les soupentes d’une vieille caserne, à l’abri des regards : le service des légendes. Chaque agent secret est investi d’une légende, une identité fictive, qui lui permet de s’infiltrer dans les pays en crise, ici l’Iran, la Syrie, la Russie… Ils sont suivis grâce à des microcaméras dans leur poche ou la semelle de leurs chaussures. On les voit risquer leur vie à chaque pas, être capturés, torturés, parfois échangés. On les voit aimer dans les pires conditions, protégés par l’état français, fidèles à leur pays, mais aussi manipulés par le CIA, le Mossad, les services de renseignements russes issus du KGB. Oui, du lourd ! On ne nous épargne aucun détail. Les 12 premiers épisodes d’une heure nous ont scotchés chaque soir, jusqu’à la mort du chef du bureau, survenue en intervention juste avant sa mise à la retraite. Rôle magnifiquement joué par Jean-Pierre Darroussin.

    Et tout d’un coup, on a cessé de croire à l’histoire. Tout a dérapé, tout est devenu fumeux. On a tenu encore quelques épisodes. Et on lâché le héros comme une vieille chaussette, soudain indifférents à son sort en Russie et à ses amours avec une belle et noble Syrienne devenue après d’horribles aventures, une sorte de mère Térésa d’ONG. La roche tarpéienne est proche du capitole.

    Dans un sens, cela m’a rassurée !


  • Gabrièle, Valère Novarina

    Mon four est réparé ! Gilles, Julien et Thomas se sont activés dimanche pour remplacer les résistances. Un travail délicat qui demandait des outils spécifiques. Trois générations réunies dans l’atelier ! Une cuisson de rodage est en route. Normalement dès ce soir, je commence à enfourner les pièces accumulées ces dernières semaines.

    La semaine dernière, j’ai eu la visite de Gabrièle (5 ans) et de sa mère. L’enfant, d’habitude plutôt calme, émoustillée à la vue de l’atelier, des peintures et des céramiques, ne tenait pas en place. Sa mère étant elle-même artiste, l’enfant posait des questions pertinentes, me bousculait, sautait sur le divan avec une énergie au-dessus de la moyenne. Cela m’a rappelé le même âge chez mes enfants. En riant, j’ai dit à Claire :

    — J’en fais encore des cauchemars !

    On peut se demander pourquoi les femmes sont rares sur les podiums de la célébrité. Les réponses sont nombreuses, j’en avais une sous les yeux. Il y faut une disponibilité inaccessible aux mères de famille accaparées par leur progéniture. Une fois encore, je n’ai rien regretté. Il me semble souvent que l’art contemporain est déconnecté de la vie, même dans ses sujets de société. Que sait-on de la vie quand on n’a pas élevé soi-même des enfants ?

    Claire a répondu :

    — J’imagine ce que tu vas raconter du passage de Gabrièle !

    Elle riait de bon cœur.

    J’ai appris le décès de Valère Novarina par une petite annonce du Monde.

    Valère Novarina, dramaturge reconnu (joué de son vivant à la Comédie française) et peintre, était depuis son enfance un ami de Marie. À Thonon-les-Bains, leurs parents avaient déjà été proches. Marie l’a accompagné tout au long de sa vie personnelle comme de sa vie publique. Je lui ai envoyé aussitôt un message.

    L’œuvre de Valère m’a toujours laissée perplexe. Un torrent de phrases pouvant passer pour inintelligibles si une liesse étrange ne surgissait parfois de cette profusion. La joie des mots. Je crois avoir déjà évoqué la litanie des fleuves côtiers français qui m’avait fait monter les larmes aux yeux au théâtre des Champs Élysée.

    Entre autres événements publics, il avait été mandaté pour une conférence du Carème à Notre-Dame de Paris. Je l’avais vaguement écouté à la radio, peu sensible par nature à sa métaphysique.

    J’ai su hier par Nicolle que ses obsèques avaient eu lieu cette semaine. Elle avait suivi avec Pierre et Marie les cérémonies à l’église Saint Roch, puis au cimetière de Bagneux

    Pour ma part, les rares fois où j’ai rencontré Valère Novarina, je crois ne l’avoir jamais vu sourire et très peu entendu parler, de sorte que je m’étonnais de la vénération qu’il suscitait. Je me souviens que pour une avant-première au théâtre du Rond-Point, il avait eu besoin d’un bâton de berger grec, une longue tige se terminant par une crosse en enroulement. Marie et Julian avaient remué ciel et terre pour trouver cet objet rare. Lorsqu’ils sont arrivés au théâtre, en avance et en sauveurs, quatre bâtons de berger grec les avaient précédés apportés par d’autres fervents admirateurs.

    Il obtenait de ses comédiens des efforts de mémoire colossaux. Je me souviens, il n’y a pas si longtemps, d’une comédienne du Français récitant une sorte de catalogue botanique. Comme je lui disais que j’en connaissais plus ou moins l’auteur, elle m’avait répondu sur un ton extasié qu’elle avait mis des mois à l’apprendre.

    Pourtant, Nicolle m’a dit au téléphone :

    — Valère n’a jamais été un bon communicant !

    Il est mort un an jour pour jour après le décès de son épouse. Il avait demandé à être enterré à côté d’elle dans le carré juif de Bagneux.

    Ayant dîné avec lui cet automne, Nicolle avait lu dans son regard qu’il lui disait adieu. Elle me raconta que la cérémonie s’était déroulée en présence de Macron dans une église remplie. On avait lu ses textes. Ils s’étaient retrouvés ensuite entre intimes au cimetière de Bagneux où le rabbin avait fait un discours d’une grande finesse.

    En fait, bizarrement, je n’avais pas lu l’annonce de ses obsèques, je les aurais accompagnés.

    Un fond de regret m’a envahi de cette occasion ratée, d’autant plus que David, David Azuz, m’avait fait promettre de venir me recueillir sur sa tombe, justement dans le carré juif de Bagneux. Ce cimetière est énorme, son accès difficile, et plus le temps passe, moins je me sens le courage d’affronter cette expédition.

    Gilles m’a consolée, à sa façon :

    — Là où il est, il ne t’en voudra pas !


  • Mon four, au theâtre Galabru,

    La vie est ainsi faite, en tout cas la mienne, qu’à des moments d’intenses rencontres succèdent des journées de solitude. Quand les évènements se suivent jour après jour, les conversations les plus amicales commencent à me fatiguer et j’ai envie d’être seule. Mais lorsque durant une semaine, j’ai juste dit bonjour aux conducteurs de l’autobus, la parole me manque et j’aspire à des rencontres. Ces chroniques m’offrent une continuité apaisante. Merci à vous.

    Les résistances de mon four après deux années d’usage intensif ont refusé de monter jusqu’aux 1020 degrés indispensables à la cuisson de l’argile. J’ai tout de même modelé une panthère noire.

    Gilles m’a rassurée. Après avoir fait le diagnostic du four, il a commandé de nouvelles résistances. Julien viendra l’aider pour leur changement. Un épisode classique de céramiste !

    La fin de semaine a été agitée. Nous sommes allés voir le spectacle de Danièle au théâtre Galabru.

    Il y a deux ans, Danièle a perdu son mari, un journaliste influent. Elle menait une vie mondaine, entourée d’une foule de personnalités. Elle avait monté une petite troupe avec un certain succès. Sans enfants, elle se retrouva seule :

    — Le théâtre m’a permis de continuer ! nous avoua-t-elle.

    Ce soir-là, dans la file d’attente les conversations tournaient autour des résidences en Normandie, des enfants aux quatre coins du monde, du golf. Les cheveux des septuagénaires sortaient des meilleurs coiffeurs, la chirurgie esthétique avait pour certaines réparé des ans l’irréparable outrage.

    L’histoire tournait autour d’un concours à la télévision auquel participait le fils de l’héroïne, jouée par Danièle. Le gagnant étant choisi par téléphone, elle avait convié ses amis pour faire masse. S’en suivaient des quiproquos. Une pièce de boulevard agrémenté despointes d’ironie sur les travers de notre époque.

    Un excellent travail d’amateur. Les quatre comédiens se répondaient au cordeau, riaient, pleuraient, sursautaient et criaient avec conviction. Il manquait, comme toujours dans ce genre difficile, les années de formation, de scène, les réussites et les déboires forgeant les professionnels. Mais ce n’était pas grave, on ne se poussait pas du col, on s’amusait.

    Le contraste entre les personnages, tous plus ou moins des ratés de notre époque, et le public, fortuné et bien en place, m’a laissée songeuse.

    Samedi, nous avons été à la galette-party de Catherine et Philippe. Nous n’avons pas pu nous empêcher de penser à Inès.


  • Alain, Ivry (suite)

    Avant de continuer sur la soirée d’Ivry sur Seine, je veux vous parler d’Alain.

    Alain s’est éteint paisiblement, passé nonante ans comme on dit en Suisse, atteint de la maladie d’Alzheimer. La dernière fois que nous l’avons vu à Hermance au bord du lac, il répétait : « On est bien, là ! », avec l’accent chantant des Genevois, appuyant sur le « bien » sourire aux lèvres, les yeux fixés sur l’eau et les crêtes du Jura. Nous étions attablés au soleil sur une terrasse de restaurant à déguster des filets de perches. Surgissaient encore des moments de lucidité qui nous attendrissaient.

    Jusqu’à la fin, nos adieux furent des lueurs sur des décennies d’amitié. Un sourire, un geste, un regard condensaient le plaisir de nos anciennes rencontres, enfoui mais intact au plus profond de nous tous : son épouse Laurette, sa sœur Ariane, Bernard (fervent ami des puces de Plainpalais, je les ai évoqués) et son épouse Nelly, Gilles et moi.

    J’avais en commun avec Alain un amour pour le Léman, une enfance de famille nombreuse au bord de l’eau, une adolescence sur les dériveurs, des silences complices, un goût de l’histoire régionale. J’aimais cet humour genevois si particulier, pudique. Ayant eu un poste important dans une compagnie pétrolière, il avait la réputation d’être parfois difficile et tranchant, mais jamais avec nous. Il avait trouvé des documents rares pour mon travail sur Lamartine et Mary Shelley.

    Merci à toi, Alain. Tu demeures dans mes chroniques, tu y restes présent comme dans nos cœurs.

    Revenons à la soirée commémorative d’Anatahita Bathaie que je n’ai pas connue. C’est en spectatrice que j’ai vu s’installer la diaspora iranienne dans la grande salle de la Gallery Fernand Leger d’Ivry. Par dizaines, ils se sont glissés le long de la table dressée pour le dîner. Les femmes sortaient de chez le coiffeur, portaient des bijoux de valeur, les hommes des costumes élégants. Une civilité guidait leurs gestes, surtout à l’égard de femmes plus âgées, j’y retrouvais un peu le monde de mon enfance, les hommages aux anciens, aux oncles et aux tantes. Probablement la réunion d’exilés du temps où le shah, les intellectuels et les dirigeants de tous bords avaient dû fuir l’Iran sous la pression du peuple fanatisé par l’ayatollah Khomeini. Un homme d’un certain âge distribuait de délicieuses dattes fourrées de place en place. Une petite fille de sept-huit ans, nattes et yeux vifs allait des uns aux autres comme une elfe. Étaient-ils représentatifs de l’opposition au régime des mollahs ? La vidéo sur le mur montrait une Anatahita rebelle à toute oppression. J’ai pensé à Daria.

    Depuis le 7 janvier et l’écrasement des manifestations contre le régime des mollahs, Daria n’a plus de nouvelles de ses parents, de sa sœur jumelle. Internet coupé, de très rares informations évoquent des milliers de morts, tués à bout portant, hommes, femmes enfants, bébés, vieillards dans le pays tout entier. J’ai pensé à l’angoisse qui lui noue le corps, à l’effroi qui ne la lâche pas. Comment trouve-t-elle la force de continuer les gestes de tous les jours ?

    Philippe Brunet est apparu sur la vidéo. Il a évoqué la participation d’Anatahita à la compagnie Démodocos. Il a détaillé la performance qui avait fait parler son village à travers des masques en bois peints fabriqués sur place, reliés à distance par un système de micros, exprimant à la manière antique les grands sentiments de l’humanité.

    Nous n’avons pas attendu leur installation, d’autant plus que la communauté iranienne impatiente de se retrouver commençait à faire beaucoup de bruit.

    En remontant l’escalier, nous avons vu le directeur de la galerie. Il connaissait mes amis d’autrefois. Il m’a dit qu’en effet, ils avaient exposé là à leur début. Il m’a donné des nouvelles du fringant Paris-Clavel, resté à Ivry et maintenant vieux et chenu. Une plongée dans mon passé !

    Il a ajouté que le quartier ultramoderne de l’époque avait mal vieilli, qu’il était désormais inhabité. Je me suis dit que ces tonnes de bétons, héritage d’un passé plus tourmenté qu’il n’en avait l’air, allaient être difficiles à remplacer.

    Depuis cette soirée, Daria m’a dit qu’elle avait eu un contact de 20 secondes avec ses parents. Depuis rien.