Alain, Ivry (suite)

Avant de continuer sur la soirée d’Ivry sur Seine, je veux vous parler d’Alain.

Alain s’est éteint paisiblement, passé nonante ans comme on dit en Suisse, atteint de la maladie d’Alzheimer. La dernière fois que nous l’avons vu à Hermance au bord du lac, il répétait : « On est bien, là ! », avec l’accent chantant des Genevois, appuyant sur le « bien » sourire aux lèvres, les yeux fixés sur l’eau et les crêtes du Jura. Nous étions attablés au soleil sur une terrasse de restaurant à déguster des filets de perches. Surgissaient encore des moments de lucidité qui nous attendrissaient.

Jusqu’à la fin, nos adieux furent des lueurs sur des décennies d’amitié. Un sourire, un geste, un regard condensaient le plaisir de nos anciennes rencontres, enfoui mais intact au plus profond de nous tous : son épouse Laurette, sa sœur Ariane, Bernard (fervent ami des puces de Plainpalais, je les ai évoqués) et son épouse Nelly, Gilles et moi.

J’avais en commun avec Alain un amour pour le Léman, une enfance de famille nombreuse au bord de l’eau, une adolescence sur les dériveurs, des silences complices, un goût de l’histoire régionale. J’aimais cet humour genevois si particulier, pudique. Ayant eu un poste important dans une compagnie pétrolière, il avait la réputation d’être parfois difficile et tranchant, mais jamais avec nous. Il avait trouvé des documents rares pour mon travail sur Lamartine et Mary Shelley.

Merci à toi, Alain. Tu demeures dans mes chroniques, tu y restes présent comme dans nos cœurs.

Revenons à la soirée commémorative d’Anatahita Bathaie que je n’ai pas connue. C’est en spectatrice que j’ai vu s’installer la diaspora iranienne dans la grande salle de la Gallery Fernand Leger d’Ivry. Par dizaines, ils se sont glissés le long de la table dressée pour le dîner. Les femmes sortaient de chez le coiffeur, portaient des bijoux de valeur, les hommes des costumes élégants. Une civilité guidait leurs gestes, surtout à l’égard de femmes plus âgées, j’y retrouvais un peu le monde de mon enfance, les hommages aux anciens, aux oncles et aux tantes. Probablement la réunion d’exilés du temps où le shah, les intellectuels et les dirigeants de tous bords avaient dû fuir l’Iran sous la pression du peuple fanatisé par l’ayatollah Khomeini. Un homme d’un certain âge distribuait de délicieuses dattes fourrées de place en place. Une petite fille de sept-huit ans, nattes et yeux vifs allait des uns aux autres comme une elfe. Étaient-ils représentatifs de l’opposition au régime des mollahs ? La vidéo sur le mur montrait une Anatahita rebelle à toute oppression. J’ai pensé à Daria.

Depuis le 7 janvier et l’écrasement des manifestations contre le régime des mollahs, Daria n’a plus de nouvelles de ses parents, de sa sœur jumelle. Internet coupé, de très rares informations évoquent des milliers de morts, tués à bout portant, hommes, femmes enfants, bébés, vieillards dans le pays tout entier. J’ai pensé à l’angoisse qui lui noue le corps, à l’effroi qui ne la lâche pas. Comment trouve-t-elle la force de continuer les gestes de tous les jours ?

Philippe Brunet est apparu sur la vidéo. Il a évoqué la participation d’Anatahita à la compagnie Démodocos. Il a détaillé la performance qui avait fait parler son village à travers des masques en bois peints fabriqués sur place, reliés à distance par un système de micros, exprimant à la manière antique les grands sentiments de l’humanité.

Nous n’avons pas attendu leur installation, d’autant plus que la communauté iranienne impatiente de se retrouver commençait à faire beaucoup de bruit.

En remontant l’escalier, nous avons vu le directeur de la galerie. Il connaissait mes amis d’autrefois. Il m’a dit qu’en effet, ils avaient exposé là à leur début. Il m’a donné des nouvelles du fringant Paris-Clavel, resté à Ivry et maintenant vieux et chenu. Une plongée dans mon passé !

Il a ajouté que le quartier ultramoderne de l’époque avait mal vieilli, qu’il était désormais inhabité. Je me suis dit que ces tonnes de bétons, héritage d’un passé plus tourmenté qu’il n’en avait l’air, allaient être difficiles à remplacer.

Depuis cette soirée, Daria m’a dit qu’elle avait eu un contact de 20 secondes avec ses parents. Depuis rien.