Etat du monde. La plage de Mies

La troisième canicule a laissé la place à un temps plus frais. En Suisse les enfants sont rentrés à l’école et ce matin, la plage était vide, l’eau toujours aussi douce sous un soleil enfin bienfaisant.

La canicule et la sécheresse de cet été ont ravagé des territoires entiers, brûlant forêts et maisons, un village dans les Landes. La récolte des agriculteurs est réduite à rien, le bétail a été décimé. Des élevages entiers de volailles ont péri. Même la Grande-Bretagne, la Belgique ou l’Allemagne ont vu brûler des forêts. La terre restitue l’énergie fossile dépensée sans limite par les êtres humains.

Les conséquences sont loin d’être évaluées, on nous promet pire pour les années à venir.

Est-ce lié ? Il semble qu’avec l’émergence d’un électorat déboussolé, les gouvernements perdent tout respect du vivant, au profit du plus fort, du plus rusé. Donald Trump, président de la plus grande démocratie du monde, a muselé la presse et l’opposition. Il fonctionne par la menace, la suppression d’organismes modérateurs et par l’incompétence. Guerre déclarée contre l’Iran, sans l’aval du Congrès. Il nomme victoire la perte du détroit d’Ormuz et le déversement des trois quarts de ses munitions.

De son côté Wladimir Poutine isolé dans son bunker, cramponné à son idée fixe de grande Russie s’acharne sur l’Ukraine, lui aussi dans l’indifférence totale du quotidien d’un peuple qu’il dirige par la peur et la corruption.

Le plus étonnant est que partout dans le monde l’autorité sans frein et l’incompétence font recette. Une sorte de suicide collectif, comme si personne n’avait rien à perdre.

En écrivant ses mots j’ai l’impression de tristement me répéter.

La troisième canicule a laissé la place à un temps plus frais, en Suisse les enfants sont rentrés à l’école et ce matin, la plage était vide sous un soleil moins implacable, une eau idéale.

Oui, la vie peut être belle. Ce n’est pas toujours facile, mais c’est justement pour ça qu’elle est passionnante. Le plus souvent je trouve du bonheur dans des petits riens, un sourire, un bonjour, un fruit, un rayon de soleil, une conversation confiante et la journée s’éclaire.

Nous avons dîné chez Jacqueline C.  Nous étions fatigués par la température de la journée et les mots ne nous venaient pas. Tant pis, l’amitié suffisait. Puis la poésie de l’instant s’est imposée d’elle-même, sans effort. De quoi avons-nous parlé ? Je ne m’en souviens plus, de tout et de rien, de nos ruses contre la chaleur, de l’éclipse, du village, de Paris, des uns et des autres, de nos manies de vieux couples, des jardins assoiffés, des animaux de l’impasse, sauvages et domestiques.

Jacqueline avait pensé aux goûts de chacun. Repas léger, savoureux, une marinade de saumon, en dessert un clafoutis cristouillé à point, cerises du jardin « congelées dénoyautées ». Le temps passait, nous nous écoutions comme au premier jour, avec toujours quelque chose de nouveau à raconter, à entendre. Si différents les uns des autres. Nous nous sommes séparés à minuit et demi, nous aurions pu rester plus longtemps :

Jacqueline D. a dit sur le chemin du retour en levant les yeux :

— Ca me fait penser à quand nous étions jeunes à Cessy. Nous restions des heures sur le banc de la commune et nous cherchions à reconnaître les étoiles. Nous discutions de tout et de rien. Les parents nous appelaient pour aller nous coucher.

Elle m’a rappelé des nuits semblables à Nernier, sous la Voie lactée.

La dame de la plage, une autre histoire.

Nous l’avions remarqué depuis quelques années. Elle nage sur le dos le long de la rive, traînant derrière elle une bouée rouge contenant ses affaires, parcourant des kilomètres sans jamais se lasser. Soixante-dix ans environ, mince, un bikini cachant tout juste l’essentiel. Nous avons fini par nous dire trois mots, puis quatre. Elle passe le reste de ses journées à lire devant le lac, assise sur un pliant à ras du sol, un chapeau sur la tête, la peau boucanée comme une volaille rôtie.

L’autre jour, elle nous a dit :

— Je suis ennuyée, j’ai un peu mal aux bras. Les médecins m’ont diagnostiqué des microfissures dans les tendons.

J’ai suggéré :

— Vous nagez beaucoup.

Elle a répondu :

— On dit que la nage sur le dos est bonne pour la santé ! Quand je nage, je n’ai jamais mal, c’est après !

J’ai pensé au dessinateur Faizant et à ses vieilles dames corpulentes, coiffées d’un petit chignon et vêtues d’une large robe noire laissant apparaître des bras et des jambes maigrelettes. Aujourd’hui, elles sont vêtues d’un short mi-long, d’un tee-shirt, cheveux rasés court à la garçonne, souvent teints de couleurs vives et toujours rebondies. Sur la plage, elles arborent des bikinis sans complexe.

Les temps changent !