
Une tachycardie associée à des douleurs musculaires m’ont laissée sur le flan pendant plusieurs jours. Nous avons dû annuler la venue de Philippe au dernier moment.
Les électrocardiogrammes pris grâce à une astucieuse plaquette (suisse) ont été envoyés par internet à ma cardiologue de Paris. Rassurants. Vive le progrès !
Notre région étant dépourvue d’hôpital, nous traversons le canton de Genève pour nous faire soigner en Haute-Savoie. Depuis peu de temps une antenne médicale a été installée à deux cents mètres de chez nous, avec tout ce qu’il faut pour les diagnostics. Scanner, radios, etc.
Ce matin même, un médecin me rassurait également au sujet de mes douleurs. Pas mal non plus !
J’ai été contente, malgré ma faiblesse, de pouvoir accepter l’invitation de Marcel et Jacqueline à venir prendre le café chez eux. Quelle détente ! Quel plaisir !
Arrivés à 13 h 45, nous sommes repartis à 17 h 15, sans une seconde d’ennui. Comment est-ce possible ? Ils sont tous deux des mines d’histoires locales. Tous deux des enfances compliquées, ils en ont tiré une liberté et une bienveillance rafraîchissantes. Marcel a été élevé dans une ferme par un oncle et une tante sans enfant, Jacqueline a échappé avec sa mère et son frère à un beau-père violent, grâce à l’hébergement d’une institution catholique dans le Chablais.
Marcel a commencé mécanicien de garage, puis chef d’atelier. Par la suite il est devenu conseiller municipal et responsable des anciens d’Algérie. Jacqueline travaillait dans l’école maternelle des Vertes Campagnes. Quelles saveurs dans leurs propos !
Des histoires d’autrefois et d’aujourd’hui, un humour terrien, l’évocation de personnages hauts en couleur, des petits et grands événements racontés toujours avec recul, des histoires de voisinage, de bornage.
Jacqueline plus discrète a commencé :
— Vous aimez les anecdotes, je peux vous en raconter une.
Une des plus fines et drôles qu’on peut trouver ! Quand elle eut fini, je lui ai dit :
— Celle-là, je vais l’écrire !
Et bien, je ne m’en souviens plus et je ne peux pas vous la raconter ! Ma mémoire flanche, c’est certain, mais c’est aussi parce que nous sommes de plus en plus habitués par les médias et par le buzz à du lourd. La prochaine fois que je la verrai, je lui demanderai de me la rappeler.
Nous avons parlé des riches et des pauvres. Marcel a dit :
— Est-ce que l’argent rend si heureux que ça ?
— Quand on voit Bernard Arnaud, on peut en douter. Il a l’air plutôt crispé !
J’aurais pu ajouter que le bagage des intellectuels n’est pas non plus forcément un gage de bonheur. Nos propos ont tourné vers la vie avec ses joies et ses peines, les problèmes de santé de notre âge avec confiance. Il est vrai que nous sommes voisins depuis cinquante ans. C’est ce genre de connivence qui manque cruellement et nous laisse si seuls en cas de disparition.
En attendant, nous nous sommes bien amusés.
Ce matin, Mies. L’air et l’eau ont un peu fraîchi, mais j’étais tellement contente de pouvoir nager !
Quand je me suis dirigée vers la terrasse du café de Tannay, j’ai croisé l’employé du port qui poussait sur le bitume un petit chariot semblable à une tondeuse. Je l’avais déjà vu, et je lui ai dit :
— Bonjour monsieur le ramasseur de gravillons !
Suisse oblige !
Il a répondu :
— Bonjour madame…
— …la baigneuse du matin.
Il a approuvé avec un large sourire :
Et il a ajouté :
— Ça va la santé ?
— Oui, merci et vous ?
— Ça va !
Comme je continuais mon chemin, j’ai senti qu’il manquait quelque chose. Je me suis retournée vers lui et j’ai dit :
— Merci !
J’ai traversé le ruisseau et je me suis attablée en attendant Gilles qui était allé à la voiture chercher son porte-monnaie, suisse.
