
Ma chère Tchito s’est éteinte. Tchito, si vive et drôle, je ne parviens pas à y croire !
J’ai ressenti un terrible vide en recevant l’annonce de sa sœur Nelly. Nous nous étions connues à l’école à 13 ans ! Il n’y a pas si longtemps, je vous ai raconté comment elle nous avait reçus chez elle à Pontoise, la promenade dans le jardin fleuri, la cérémonie du thé. Déjà atteinte par la maladie d’Alzeilmer, une sorte d’adieu lucide et touchant.
Dimanche, je téléphone à Ève. Avant de terminer, je me renseigne :
— Il fait beau à Grenoble ?
Elle me répond :
— Comme ci, comme ça.
Je lui dis :
— Ça va quand même ?
Elle m’a répondu avec un rire :
— Ce matin, je suis allée au marché sur la place Notre-Dame pour acheter des fruits et des légumes. Le marchand, un revendeur, se plaignait que rien ne poussait à cause de l’alternance de pluie et de sécheresse, ce qui faisait monter les prix. J’ai continué vers l’étal de ma productrice bio habituelle. J’allais compatir, elle m’a tout de suite arrêtée : « On n’a jamais eu de meilleures conditions, le soleil fait pousser et la pluie arrose ! »
Trouvé sous le porche de l’immeuble dans un sac à disposition un livre dont le titre était à peu près illisible, mais dont le nom de l’auteur était écrit en gros caractères, Olivia de Lamberterie.
L’épouse de mon frère Bruno était cousine d’une famille de ce nom. Une famille nombreuse composée d’originaux, de forts en thème. Ils habitaient près de Nernier, je me souviens de l’un d’eux, beau, brun et ombrageux, prénommé Gabriel, comme l’ange. Ils m’avaient toujours intriguée.
Le livre racontait la détresse d’Olivia de Lamberterie avant et après le suicide de son frère Alex, un témoignage sincère et touchant, écrit avec vivacité.
Au fur et à mesure de ma lecture, je me suis demandé pourquoi ce récit m’était si familier. L’avais-je déjà lu ? Avait-il été le sujet d’un film à la télévision ? J’y retrouvais des allusions à mon passé, en particulier la découverte en arrivant à Paris d’un monde chic, assuré de sa valeur, loin de la bourgeoisie de ma ville de Pontoise.
Comme je m’y trouvai laide et godiche, comme j’admirais ces familles, capables de bons mots, se cooptant d’un clin d’œil ! Un monde inaccessible. Ils dépassaient les difficultés grâce au sentiment d’appartenir à une élite et pouvaient toujours compter sur leur entourage pour préserver une supériorité qui tenait du miracle.
Elle cite Diane Lanster, de Jean-Didier Wolfrom. Celui-ci, que j’ai connu, planait malgré une grave et douloureuse infirmité sur le monde littéraire de l’époque.
Mariée très jeune à un homme de presse de plus de 25 ans son aîné (l’inverse était inimaginable), elle avait pu et su s’échapper. Propulsée dans la rédaction du journal Elle, Olivia de Lamberterie avait gravi des échelons jusqu’à en devenir chroniqueuse littéraire grâce à sa passion de la lecture, puis directrice adjointe.
C’est d’ailleurs avec une certaine surprise que dans les premières pages j’y ai lu une allusion à L’Appel de la forêt, un livre d’une grande qualité littéraire écrit par Hélène Gestern, une amie de Jean-Marc, que j’ai parfois évoquée ici et dont l’itinéraire ne ressemble en rien au sien.
Pourquoi, après toutes ces années, suis-je encore fascinée par ces mondes qui ont le devoir et la possibilité de cacher sous des dehors parfaits et des certitudes, des détresses terribles comme des dépressions poussant au suicide certains de leurs membres ?
