La maison de François Morellet à Cholet (suite et fin)

 

Après le café, Frédéric et sa mère nous conduisirent dans l’atelier de François Morellet. Deux assistants y présidaient à la préservation de son œuvre. On y voyait des toiles roulées, d’innombrables outils soigneusement rangés, des casiers garnis de tableaux emballés et étiquetés. Il y régnait un ordre et une propreté remarquables. Sur la grande table de travail du centre était posée une dizaine de tableaux, les fameux tableaux de Vegetti qui avaient valu à JMH l’invitation de Danielle Morellet en tant que connaisseur du peintre de Nernier.

Des Christs en croix, les membres décharnés d’un vieillard dénudé, des intérieurs sombres, des ébauches nerveuses, il se dégageait de cette mini exposition un sombre sentiment proche de Rembrandt. Je m’étonnais que le Charles Morellet que j’avais connu bon vivant, hédoniste ait pu choisir dans l’œuvre souvent solaire de Vegetti, ce qu’elle offrait de plus tragique. Frédéric, son petit-fils, suggéra que Charles plus friand de la compagnie des peintres que connaisseur en art avait choisi par générosité ce que le peintre ne pouvait guère vendre. Cependant, un grand et beau tableau de genre représentait un lavoir et du linge coloré flottant au soleil. Il datait de la période italienne, avant son installation à Nernier.

Le contraste avec la visite qui suivit dans les salles d’exposition de François Morellet fut particulièrement impressionnant. On quittait un univers pictural tourmenté, des petits formats pour un monde vaste et lumineux, conceptuel et souvent humoristique. Danielle nous expliqua que son mari François après des recherches assez classiques avait préféré le saut dans l’inconnu de la peinture contemporaine. D’abord des toiles blanches à peine marquées de signes noirs dont la logique savante était masquée par une sorte de dérision, puis l’élaboration de tubulures et de néons destinés à dilater les espaces urbains de son époque, celle des trente glorieuses. Il avait pu conserver son indépendance grâce à l’entreprise familiale qu’il avait continué de gérer.

C’était charmant d’entendre Frédéric et sa mère nous révéler dans un duo affectueux les dessous d’une œuvre que pour ma part j’avais vue à tort plus déshumanisée. JMH photographia Danielle devant un néon et nous fûmes conviés à faire le tour du jardin. Un vaste jardin de ville, avec potager, pelouse, arbres centenaires, étang. On imaginait les sous bois colorés de fleurs rares durant la belle saison. Je pourrais être intarissable sur les conversations qui évoquèrent des amis qui nous avaient précédés, comme Vasarely, Ellsworth Kelly et Eric Orsenna, un familier de la maison. Elles balayèrent un demi-siècle d’art contemporain, associées à l’image de Charles Morellet, le truculent père de François, le beau-père de Danielle, le grand-père de Frédéric, le « tonton Charles » de mon enfance. Mais ce serait trop long. Peut-être une autre fois… Nous nous sommes quittés, ravis de cette rencontre. Frédéric nous a laissés sur le quai de la gare d’où nous sommes repartis vers Paris avec une escale d’une heure à Angers, heureusement employée comme je l’ai déjà dit à déambuler et à apercevoir au coin d’une rue le néon zig-zag du musée des Beaux-Arts.

La maison de François Morellet à Cholet (suite)

 

Frédéric Morellet roula dans les rues de Cholet jusqu’à un portail qui s’ouvrait dans un mur de clôture. Nous nous sommes enfilés entre des buissons de camélias en fleurs et nous avons surgi sur une terrasse de gravier blond devant une grande et belle maison à étage dont la façade percée de larges fenêtres était éclairée par le soleil de midi. Souriante, Danielle nous attendait devant la porte

— La petite fille du lac ! me dit-elle en guise de salut.

Je fus touchée par cette évocation de mon livre de souvenirs sur Nernier, comme si les décennies ne nous avaient pas véritablement séparés.

Je m’attendais à une très vieille femme. Son visage sans ride, ses yeux vifs, noirs et perçants, ses cheveux blancs touffus coupés court en casque, sa frange lumineuse, sa posture décidée et élégante débordaient d’énergie, et je compris que la veuve de François Morellet avait résisté au temps. Elle paraissait quinze ans de moins que son âge.

Elle nous présenta un de ses neveux convié à déjeuner et nous nous sommes dirigés vers le salon. Le vestibule était déjà vaste, mais un appartement parisien aurait tenu à l’aise dans le salon. Le piano à queue y passait presque inaperçu. Sur plusieurs mètres le long d’un mur, en noir sur blanc, une œuvre minimaliste de son mari déroulait des traits verticaux avec légèreté, comme s’ils se courraient après. Nous avons pris place dans des canapés confortables tapissés de velours rouge, devant une vaste cheminée et une bibliothèque bourrée de livres. Comment décrire l’accueil chaleureux qui nous fut fait ? C’était comme si tonton Charles et son fils François étaient encore parmi nous, rieurs et amicaux. Et comment vous faire partager la finesse du repas qui suivit, confectionné avec les châtaignes et les kiwis du jardin.

(à suivre)

La maison-atelier de François Morellet à Cholet.

JMH est passionné par l’œuvre d’Enrico Vegetti (1863-1951), un peintre et graveur d’origine italienne ayant vécu à Nernier le village de mon enfance au bord du Léman. Je lui avais raconté qu’à sa mort,  « la maison Vegetti » avait été rachetée par Charles Morellet, un voisin, mécène et ami des arts.

JMH avait donc écrit à son fils, François Morellet. Celui-ci, peintre, graveur, sculpteur, dont l’abstraction géométrique et minimaliste est présente dans les musées du monde entier lui avait gentiment répondu en envoyant les photos des Vegetti en sa possession. François Morellet est décédé peu après.

Dernièrement, par une de ces étranges coïncidences dont la vie est coutumière, JMH, spécialiste de Victor Hugo, se trouva en relation téléphonique avec une relieuse d’art, qui lui apprit incidemment qu’elle habitait Cholet, puis qu’elle était voisine des Morellet. De fil en aiguille, Il fut invité par Danielle, la veuve de François, à venir voir les fameux Vegetti. Sachant qu’autrefois j’avais connu la famille Morellet à Nernier, il lui avait demandé si je pouvais l’accompagner, ce qu’elle avait accepté de bonne grâce. Nous étions tous les deux naturellement enchantés à la perspective de visiter les ateliers de l’artiste. C’est ainsi que sous un soleil radieux nous avons pris le TGV pour Angers, puis à Angers le TER pour Cholet.

Frédéric, le fils de François et Danielle, nous attendait à la gare.

(à suivre)

 

Vous qui savez ce qu’est l’amour.

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Joël Bastard nous avait envoyé un petit mot pour nous encourager à aller voir Vous qui savez ce qu’est l’amour au théâtre de l’Athénée.  Je cite : « … spectacle inouï de et avec ma nièce Romie Estèves, d’après les Noces de Figaro de Monsieur Mozart… accompagné d’une création vidéo de ma fille Lola ». Remplir le théâtre de l’Athénée, ce n’est pas rien !

Je ne connais pas Lola, encore moins Romie, mais Joël, bien que nous l’ayons perdu de vue pendant des décennies et retrouvé assez récemment, fait partie de notre existence depuis son adolescence. Nous savions qu’il traçait son chemin dans le monde difficile de la poésie et que son œuvre était publiée chez Gallimard. Ce fut un plaisir de le retrouver père et grand-père, de connaître sa femme Domie.

C’est l’histoire d’une audition. L’héroïne prépare et présente une adaptation des « Noces de Figaro ». Romie Estèves joue tous les personnages, accompagnée à la guitare par Jeremy Peret . Elle se démène devant un écran qui déverse conseils et critiques, prétexte à évoquer ceux qui savent. Questions sur ce qu’est l’amour, la misogynie, la politique culturelle. Elle chante tous les rôles avec un talent de cantatrice chevronnée et reconnue, elle déclame, danse et virevolte dans un décor efficace, souligné par des lumières et une vidéo expressive. Elle se coule dans l’œuvre de Mozart avec volupté, alliant grâce et tendresse, tragédie et comédie, y ajoutant des rythmes actuels. Une réussite couronnée à la fin par les innombrables rappels d’un public jeune qui remplissait la salle aux trois quarts. Wolfgang aurait aimé !

Romie Estèves est apparue après le spectacle au bar du théâtre sous les applaudissements de ses fans, accueillie par des directeurs de salle empressés. Émaciée par son incroyable performance, elle répondait avec simplicité. Elle nous sauta presque au cou lorsque nous lui avons évoqué Joël et Domie.

Par la suite,  je me suis dit qu’elle avait donné beaucoup d’elle-même, trop sans doute. Le public est devenu un ogre qui réclame toujours davantage. Et je pensai à Georges Brassens, sa chaise et sa guitare. Aujourd’hui, il passerait inaperçu !

Un bistrot à côté du Bazar de l’Hotel de Ville.

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Danièle m’avait donné rendez-vous au café qui fait l’angle de la rue des Archives et de la rue de la Verrerie. Mystérieuse, elle avait ajouté : « Je te dirai pourquoi ». Danièle, la cinquantaine, traductrice de Byron, m’a aidée pour une publication sur Byron et Lamartine.

Je dois dire que je n’aime pas beaucoup m’aventurer dans le Marais. Trop souvent, l’autobus 29 demeure coincé derrière des camions de livraisons. Les trottoirs de ses rues étroites ont tout du parcours du combattant. Quartier pourtant parmi les plus appréciés de Paris en raison de ses superbes hôtels du XVIIIe.

J’ai donc descendu la rue du Louvre, pris le métro jusqu’à Hôtel de Ville et trouvé le Carrefour juste derrière le Bazar de l’Hôtel de Ville, un bistrot dans son jus, inchangé depuis le temps de ma jeunesse. Je m’attendais à plus bobo, bobo de luxe, cela va sans dire. J’ai poussé la porte et cherché Danièle du regard. Elle était juste à ma droite et jouait au flipper. Avant même de me dire bonjour, elle m’annonça fièrement : « Tu comprends pourquoi ! »

Je me trouvais dans un temple pour adeptes de ce billard électrique que je croyais disparu à jamais ! Après avoir refusé la partie qu’elle m’offrait, il y avait quarante ans que je n’y avais plus touché, nous nous sommes attablés devant un café « noisette ».

Danièle est restée enfermée chez elle durant des mois après une grave opération du genou. Elle savourait à nouveau la vie grâce aux clients du café dont elle avait fait sa famille. Les uns étaient des employés du BHV, d’autres des internationaux : un danseur, un metteur en scène, un écrivain… souvent célèbres dans leur domaine.

Les personnages accoudés au bar, d’allure princière en goguette, belles gueules, sirotaient leur café ou leur ballon de blanc en silence. La patronne, une petite femme mince et âgée, cheveux gris serrés dans un chignon, les servait avec gravité.

Danièle m’expliqua que le flipper avait des ratés et que le fils de la patronne était en train d’accueillir le réparateur venu tout exprès de la ville du Mans. Nous l’avons vu relever le plateau et trifouiller dans les multiples connexions cachées sous les lumières et le décor de science fiction. Pendant ce temps, Danièle me raconta les exploits des champions dont elle était devenue une sorte d’égérie.

Elle me présenta le fils de la patronne : « Il est très, très fort. » Elle me cita un score faramineux en centaines de milliers de points. Alors qu’il s’éloignait, elle ajouta, un peu rougissante :

— Quand je prends mon café à la terrasse, il m’embrasse en se penchant vers moi.  Son plateau sur la main, tu te rends compte… !

Je pensai à la prestigieuse course des garçons de café qui traverse chaque année le centre de Paris. Je pensai aussi combien ces bistrots sont le refuge des isolés, des paumés, des originaux. Ils ouvrent des espaces vivants et chaleureux à tous ceux qui souffrent de la déshumanisation actuelle. Ils ferment hélas les uns après les autres, mais Danièle semblait croire à un monde éternel, sauvegardé ici par la passion du flipper.

Il fallait que je parte. Je l’embrassai,  ravie de cette plongée dans un monde que j’avais tant apprécié à différentes périodes de ma vie et sur les terrasses duquel j’aime encore profiter du soleil devant un café.

XIII ième samedi des gilets jaunes.

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Vague à l’âme ! Hier encore, tempête et pluie. Naturellement c’est la saison et nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre alors que tant de pays souffrent de sécheresse. Mais Paris est bien sombre ! Et pour ma part, de mauvaises nouvelles ne m’ont pas mis le cœur en fête !

Samedi dernier les « gilets jaunes » en ont rajouté une couche pour la treizième fois. Ils ne sont pas nombreux, quelques milliers tout au plus à Paris. Mais leur présence est véritablement pesante. Après avoir traîné dans des cortèges plus ou moins improvisés, ils s’en prennent à la nuit tombée aux vitrines et brûlent des voitures, de préférence de luxe.

Comment faire le tri entre gilets jaunes et casseurs ?

Parmi les gilets jaunes, comment faire le tri entre les extrémistes de droite ou de gauche, ennemis irréductibles, entre les travailleurs dont la mondialisation a tué les espoirs et les utopistes-fanatiques en tous genres ?

Alors, on laisse plus ou moins faire au nom de la liberté de manifester. Violences du côté des manifestants, comme du côté des forces de l’ordre. Les blessures dues aux armes d’éloignement de la police accumulent une rancœur dont on peut craindre les conséquences.

Un Japonais, pris dans l’agitation au pied de la Tour Eiffel, interviewé par une chaîne nationale, s’est contenté d’en faire une sorte d’attraction touristique à la française. Bulle d’irréalité produite par les réseaux sociaux, légitimité des revendications ? Personne n’en sait rien.

Désormais on multiplie les débats publics avec l’espoir de voir surgir une réponse à tous les problèmes. On réinvente une démocratie de la parole. Utopie ? Avancée collective ? Les deux ?

Pendant ce temps-là, chaque samedi les irréductibles continuent à descendre dans la rue et à tout casser.

On dirait que certains ont oublié combien la paix est précieuse, fragile.

Dans le métro, 5 février 2019

La rue du Louvre était bouchée par une armada de cars de CRS protégée par des policiers qui dirigeaient les voitures à coups de sifflets vers la place des Victoires. On en a pris l’habitude ! Et c’est vers 14 h 30 que je me suis engouffrée dans le métro.

À la station Opéra, un groupe de jeunes filles est monté dans le wagon. Je n’y ai guère prêté attention. Maquillage prononcé, cheveux sur les épaules, vêtues de sombre. Somme toute banales. Elles parlaient fort, comme souvent les filles en groupe. La station Madeleine dépassée, elles sont sorties à Concorde en bousculant tout le monde. La sonnerie de fermeture ayant retenti, plusieurs d’entre elles ont dû écarter les portes. C’est alors que la dernière s’est retournée et a craché en direction de deux autres jeunes filles restées dans le métro.

Stupéfaction des passagers ! Le métro a redémarré. L’une des deux jeunes filles s’est vivement reculée, mais l’autre avançant au centre de la plate forme s’est essuyé  la figure, les vêtements avec une ostentation un peu exagérée. Elles m’avaient semblé hors d’atteinte.

Difficile de ne pas remarquer le luxe de son sac à main, de son manteau haute couture de ses chaussures à talon, les cinq centimètres de ses ongles vernis de noirs, incompatibles avec tout travail manuel, y compris la pratique du clavier ! Visage de magazine, sourcils, yeux, bouche dessinés, cheveux souples et abondants. Je me disais que les autres filles avaient agi par jalousie, lorsque j’entendis derrière moi, une dame s’exclamer :

— Des pickpockets ! Je les avais repérées.

Depuis quelque temps, les jeunes mineures employées par la mafia roumaine pour dépouiller les touristes s’habillent bon chic bon genre afin de mieux passer inaperçues.

Mais elle ajouta :

— Elles ont vu que c’était des Allemandes. Avant de cracher, elle a crié : Hitler !

Une résurgence de l’extermination oubliée des gitans ! Ces jeunes Roumaines auraient pu être les arrière-petites-filles des victimes des nazis… Assise sur mon siège, je suis restée songeuse. Quelles pensées avaient bien pu traverser le crâne des unes comme des autres ? Quelles traces y avaient laissé la guerre et ses horreurs génocidaires ?…

La Ménagerie de verre, Tennessee Williams, théâtre de poche, Montparnasse (bis).

(Bis)

On s’est retrouvés une deuxième fois chez Claudine, ravis de l’occasion qui nous était ainsi offerte. De retour au Théâtre de poche, nous étions mieux placés que la semaine précédente, l’acteur semblait en forme, la représentation se déroula sans encombre. Mon voisin de droite s’assoupissant sur mon épaule participa à sa façon à la moiteur de l’univers de Tennessee Williams. À la sortie, j’entendis ses amis lui dirent : « Gabriel, merci pour le choix, c’était vraiment magnifique ! ». Son triomphe fut modeste…

Oui, l’histoire était belle et bien jouée, tragique et heureuse, désolée et poétique, dure et tendre. À quelques mètres des acteurs, c’était comme si nous participions à leurs mouvements, au chant de leur voix. Belle soirée !

Nous sommes rentrés en métro dans cette atmosphère si particulière de la nuit, du retour des spectacles. Bavardage entre amis, amoureux transis, silence des solitaires. Une femme a sauté dans le wagon, parlant à la cantonade d’une voix bien timbrée. Une femme ? Ses cheveux blancs hirsutes n’avaient pas connu de shampoing depuis des décennies, sa jupe sans couleur et déchirée découvrait des jambes nues parcheminées. Ses chaussettes grises tombaient en accordéon sur les baquets qui lui servaient de chaussures. Elle sentait la poussière et remplissait l’espace de sa présence énergique. Avec conviction, elle tint un discours dont le sens m’échappa et commença sa quête.

D’habitude, je ne donne pas. D’abord, parce que nous préférons passer par les organisations compétentes, mais surtout, parce que la mendicité me semble souvent une indignité réciproque.

Elle me tendit une main zébrée de crasse,aux ongles cassés et noirs. Ses petits yeux ronds et noirs comme des billes me fixaient avec un je ne sais quoi de rire, de fierté et même de classe. Elle vit que j’étais ébranlée :

— Six euros pour un sandwich en arrivant à Mairie d’Issy ! (Nous allions dans l’autre sens…)

Elle me vit saisir dans mon porte-monnaie deux pièces de deux euros :

— Allez, six euros, le prix d’un sandwich !

Je lui mis résolument les quatre euros dans la main en souriant.

Elle comprit la plaisanterie et dans un rire  secoua la tête pour me remercier. Avant de continuer dans les travées, elle se tourna vers moi et me dit presque sérieusement, comme si elle voulait à son tour me faire l’aumône :

— J’essaierai de faire un effort pour moins me laisser aller !

Promesse tellement extravagante, que j’en restais pantoise sur mon siège.

 

La Ménagerie de verre, Tennessee Williams, théâtre de poche, Montparnasse

 

Nous nous étions retrouvés chez Claudine à déguster de délicieuses endives au gratin, entourés des  innombrables trésors de sa vie avec Olivier, une vie plus que remplie.

Puis nous nous sommes rendus au Théâtre de Poche. Dans le petit vestibule bondé, nous avons attendu que les portes s’ouvrent. Un avocat nous raconta qu’il n’avait plus accès à son cabinet, son immeuble ayant été ébranlé par l’explosion de gaz de la rue de Trévise. « Et vos dossiers ? » Il a esquissé un geste fataliste. J’imaginai sa clientèle, déjà excédée par la lenteur de la justice, atterrée à l’idée des futures années d’attente et de procédures, d’expertises diverses.

Placés au fond de la petite salle, la scène était en partie cachée par plusieurs malabars assis devant nous. Huis clos d’une mère, de son fils de trente ans et de sa fille infirme montée en graine. Décadence, espoirs, on s’est préparé à presque deux heures de disputes violentes, mâtinées de tendresse à la Tennessee Williams.

Au bout d’une demi-heure un peu plate, l’acteur principal s’est éclipsé derrière un canapé. On a entendu des bruits feutrés. Après quelques minutes de flottement qui nous parurent une éternité, un homme en jeans est monté sur la scène. Une péripétie du spectacle ? Il fallut se rendre à l’évidence : «  Nous vous prions de nous excuser, l’acteur a été pris d’un malaise. Vous pourrez revenir un autre jour ou être remboursés ».

In petto, je pensai à la gastro-entérite qui commençait à sévir à Paris et à la situation inconfortable qu’elle pouvait occasionner. Gilles fit pointer nos tickets et nous nous sommes quittés sur le trottoir en nous donnant rendez-vous pour  la semaine suivante. Décidément, Papageno à Vienne, et puis cette avanie… Les temps sont durs pour les acteurs !

Depuis, un air me trotte dans la tête :

On a tous quelque chose en nous de Tennessee 
Cette volonté de prolonger la nuit
Ce désir fou de vivre une autre vie… 

Il n’y a pas bien longtemps, j’ai appris que le Tennessee de Johnny Hallyday est le Tennessee Williams d’Un tramway nommé désir. J’entendais jusque là l’état du Tennessee… Je n’avais pas fait le lien entre les fans-motards de l’un et le public intellectuel de l’autre. A tort !

 

Incendie et gilets jaunes (bis).

Répétition, oh combien plus dramatique, de l’incendie de la semaine dernière. Rue de Trévise, non loin de là, une explosion due au gaz a fait quatre morts, dont deux pompiers, et des dizaines de blessés. Paris est à la peine !

Avis entendus sur les gilets jaunes :

A. farouchement pour ; budget mensuel vêtement et restaurant plus que conséquent, membre de l’élite intellectuelle parisienne et internationale.

Dîner avec nos amis C. :

Un ancien journaliste de Libération résolument pour ; il habite rue du Cherche-midi (le quartier le plus cher de Paris).

Sa femme, comédienne, une très belle femme par ailleurs, plus que pour, prête à faire tomber la tête de Macron et à la brandir au bout d’une pique.

N.. : « Macron ? Une tête de premier de la classe ! Pas de contact avec la réalité. »

Au café, avec D. et P. :

D, Corse pur jus : il estime qu’on est trop indulgent avec eux, beaucoup trop ! Il a ramassé dans le caniveau des Champs Élysées une bille d’acier manifestement lancée par une fronde.

P. : plutôt favorable, il admet leurs revendications, leurs difficultés à boucler les fins de mois. Il cherche cependant à éviter l’affrontement avec son ami.

D. se lève pour aller retrouver un neveu. P. et moi restons un moment à parler de la méditation qui accompagne notre travail de peintre.

En sortant du café, il lâche, tranquille :

— Ils font chier les gilets jaunes !

Comme il me voit sourire, il continue :

— Oui, c’est un vilain mot ! Mais tout de même…